France post-napoléonienne 1843 : le décor

Monarchie de Juillet, Marseille portuaire, l'orphelinat du Panier, vengeance romantique sous Louis-Philippe

Une monarchie bourgeoise

La France de 1843-1844 est celle de Louis-Philippe Ier, roi des Français depuis 1830, monarque bourgeois qui a remplacé l'Ancien Régime restauré par une monarchie parlementaire à suffrage censitaire. La bourgeoisie d'affaires règne. Les banques privées dominent la place : Rothschild rue Laffitte, Laffitte lui-même, les Périer en cabinet, et dans le canon Dumas les fictifs Danglars et Mondego, qui président aux destinées des emprunts d'État autant qu'à celles de leurs hôtels du faubourg Saint-Honoré. La Chambre des pairs siège au Luxembourg, la Chambre des députés au palais Bourbon, la cour d'assises rend ses verdicts publics dans le silence des galeries de bois ciré.

Une presse qui fait l'opinion

La presse de feuilleton construit l'opinion par épisodes hebdomadaires. Émile de Girardin avec La Presse, Armand Dutacq avec Le Siècle, le Journal des Débats, La Gazette des Tribunaux qui sténographie les procès en cour d'assises. Balzac écrit Splendeurs et misères des courtisanes, Dumas père publie Le Comte de Monte-Cristo en feuilleton dans le Journal des Débats à partir d'août 1844, Hugo prépare en silence ce qui deviendra Les Misérables. La police de Vidocq a cédé la place à la préfecture de Gisquet, puis Delessert, mais les anciens forçats réinsérés gravitent encore autour des bureaux de la rue de Jérusalem et des cabinets d'indicateurs.

Marseille portuaire et son orphelinat

Le port de Marseille, deuxième de France après Le Havre, voit chaque jour transiter des navires d'Alexandrie, de Smyrne, de Tunis, de Livourne, de Gênes, de Barcelone. Le Vieux-Port résonne des cris en provençal, italien, grec, turc, arabe maghrébin. Les docks de la Joliette se construisent. Les hôtels particuliers du Cours sentent la rose et le tabac.

L'orphelinat racheté par Edmond Dantès en 1838 occupe un ancien hôtel particulier du quartier du Panier, façade ocre, frontons sculptés, cour intérieure pavée plantée de deux platanes centenaires, chapelle désacralisée transformée en salle d'études. À l'arrière, un jardin clos descend vers une ruelle discrète où Joseph Levant entre par là à toute heure de la nuit. À l'étage noble, le bureau privé du Comte conserve la disposition que Dantès lui-même avait choisie : tapis d'Orient bleu nuit, cheminée de marbre noir, bibliothèque de chêne sombre, fauteuil Voltaire face à la fenêtre. C'est là que Bertuccio ouvre le coffret. La chambre du Comte, en aile droite, est gardée jour et nuit par une servante muette nommée Hadiya, ramenée de Smyrne en 1839. Le Comte dort. La maison vit autour de lui sans bruit.

« Le maître se repose. Le maître reviendra peut-être. En attendant, ses dossiers parlent pour lui. » Bertuccio Giovanni, intendant.

Sept pièces, sept usages

L'atelier d'escrime d'Honoré Brassac occupe une grande pièce à l'arrière, au-dessus des cuisines, parquet de chêne, miroir au mur, six fleurets accrochés en demi-cercle. La bibliothèque d'Eugène Argental se déploie au premier étage à droite, treize mille volumes hérités de la collection privée du Comte, lampes à huile, échelle coulissante, deux tables de travail avec encriers. Le jardin clos est entretenu par Hortense de Vergel les rares semaines qu'elle passe à l'orphelinat plutôt que dans son hôtel parisien : rosiers, lavandes, oranger en pot.

Sous l'orangerie, dans une cave fermée par une porte de chêne renforcée de fer, l'atelier d'imprimerie clandestine que Dantès avait monté en 1841 pour faire tirer en cas de besoin des affiches, des pamphlets ou des fausses lettres compromettantes. La machine à bras existe toujours. Personne n'y a touché depuis le coma.

Paris monarchiste et Aix aristocratique

Paris en 1843 est une ville de huit cent mille habitants, en pleine transformation haussmannienne avant la lettre, avec ses passages couverts (Vivienne, Choiseul, Panoramas), ses cafés du boulevard des Italiens, ses théâtres du boulevard du Crime, ses hôtels particuliers du faubourg Saint-Germain. Hortense de Vergel y dispose d'une maison rue de Varenne, héritée de feu son oncle. Les bals de la duchesse de Galliera, les soirées musicales de la princesse de Belgiojoso, les dîners politiques du comte Molé alignent les mêmes visages sous des lustres différents.

Aix-en-Provence reste une petite capitale judiciaire et aristocratique : parlement supprimé mais cour d'appel maintenue, hôtels particuliers du Cours Mirabeau, fontaine moussue à chaque carrefour, oliveraies aux environs. Le procureur du roi y dîne avec les marquis dépossédés et les évêques mitrés, et les dossiers d'instruction circulent plus vite par les soupers que par les greffes.

Méditerranée ouverte

La Méditerranée orientale est traversée régulièrement par les navires de la Compagnie des Messageries maritimes. Un voyage Marseille-Smyrne dure dix jours en bonne saison. Au-delà, l'Empire ottoman vit la fin du règne de Mahmoud II et les premières années d'Abdülmecid Ier : modernisation des Tanzimat, ouvertures et résistances, intrigues consulaires, drogmans francs et attachés ottomans qui jouent au baccara dans les hôtels de Marseille en sirotant un café arménien. Les antiquaires français y achètent des médailles byzantines et des manuscrits coptes ; les agents secrets russes, anglais, autrichiens y croisent les drogueurs corses et les contrebandiers maltais. Tout passe par les ports.

Conseil MJ : jouez la lenteur du courrier et du voyage. Une lettre de Marseille à Paris met trois jours par diligence, vingt heures par train et malle-poste depuis l'ouverture de la ligne Paris-Orléans. Une dépêche télégraphique optique Chappe coûte cher et passe par Lyon. Les PJ apprennent les nouvelles avec un train de retard, et leurs ennemis aussi : la course au dossier, c'est la course à la malle-poste.

Tonalité : romantisme français sombre

Sur cette toile, les protégés du Comte marchent. Ils prennent la diligence Laffitte et Caillard, le train jusqu'à Orléans depuis 1843, le vapeur de Messageries depuis le Vieux-Port, la calèche de louage depuis le relais. Ils savent lire un acte notarié, déchiffrer un message à l'encre sympathique au sulfate de fer, reconnaître un cachet de cire à l'effigie d'une ancre. Et le soir, dans le bureau du Comte que Bertuccio entretient comme un sanctuaire, ils ouvrent le coffret numéroté de I à VIII, lisent à voix haute la phrase clé du dossier scellé, et raturent ensuite à la plume rouge ce que leur bienfaiteur leur avait laissé. Tonalité : romantisme français sombre, ténèbres et or, vengeance lente.

Canon retenu

Le canon retenu pour ce module est strictement dumasien direct, tel que publié en feuilleton dans le Journal des Débats à partir d'août 1844 et achevé en 1846 (Le Comte de Monte-Cristo). Y sont adjoints les contemporains en domaine public : Hugo (Les Misérables, conçu dès les années 1840), Eugène Sue (Les Mystères de Paris, 1842-1843), Balzac (Splendeurs et misères des courtisanes, 1838-1847), Stendhal (Le Rouge et le Noir 1830, La Chartreuse de Parme 1839).

Sont écartés les apports postérieurs sous copyright : pas de Gankutsuou : The Count of Monte Cristo (anime Mahiro Maeda, 2004-2005, Gonzo), pas d'adaptations cinématographiques récentes ni de jeux vidéo dérivés. Le canon Dumas suffit. L'œuvre est en domaine public en France depuis 1940.

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