Mers du XIXe 1875 : le décor

Société de Géographie de Paris, Suez 1869, Challenger 1872-1876, scaphandres Carmagnolle, Nemo en rumeur de port

Une République scientifique en chantier

La France de 1875 sort exsangue de la guerre franco-prussienne et de la Commune, mais la Troisième République stabilise sa Constitution avec les lois de janvier-juillet 1875. La fièvre est républicaine, scientifique, positiviste. Auguste Comte est mort depuis dix-huit ans, mais ses disciples siègent à l'Académie des sciences. La Société de Géographie de Paris, fondée en 1821, devient le centre nerveux des explorations financées par souscription publique : Afrique centrale, pôles, fosses océaniques. C'est elle qui mandate le quatuor du module sur recommandation conjointe du ministère de la Marine et du Service hydrographique, après trois années où trente-deux bâtiments ont disparu en Atlantique nord sans qu'aucune explication officielle ne tienne devant la presse.

Suez 1869 : la mer ouvre une route nouvelle

L'inauguration du canal de Suez le 17 novembre 1869 par l'impératrice Eugénie change la cartographie commerciale du monde. Marseille devient en six ans le premier port français de transit vers l'océan Indien et la mer Rouge. Les Messageries maritimes doublent leur flotte de paquebots à hélice. Les armateurs réclament au ministère de la Marine des routes plus sûres, mieux balisées, débarrassées des incidents inexpliqués. Quand un trois-mâts de quatre cents tonneaux disparaît au large des Açores en mars 1875 sans message, sans tempête signalée, sans épave retrouvée, c'est le quinzième en trente mois. La presse commence à parler de monstre marin. Le ministère, lui, lit des rapports tenus discrets et finance la mission du quatuor.

Challenger 1872-1876 : la mer cesse d'être un mystère opaque

L'expédition du HMS Challenger (décembre 1872 à mai 1876) sillonne les océans du globe sous commandement de Sir George Nares puis de Frank Tourle Thomson, accompagnée de six naturalistes dont Wyville Thomson et le jeune John Murray. 69 200 milles nautiques parcourus, 492 stations de sondage, 4 717 nouvelles espèces décrites. Les premiers rapports atteignent la Royal Geographical Society de Londres en 1875 et sont relayés à la Société de Géographie de Paris dans les semaines qui suivent. Le quatuor lit ces rapports. Pascal Morel les annote en marge sur son carnet relié toile noire. La mer cesse d'être un mystère opaque : elle devient un espace mesurable, sondable, classable. Mais les abysses au-delà de huit mille mètres restent vierges. Et ce qui s'y cache reste une question ouverte.

Scaphandres Carmagnolle et plongée pionnière

Le scaphandre des frères Carmagnolle, mis au point à Marseille à partir de 1872, équipe les plongeurs marchands méditerranéens : carapace articulée en cuivre et fer-blanc, casque hémisphérique à hublots multiples, semelles de plomb. Profondeur maximale quinze brasses (vingt-cinq mètres) ; au-delà, mal des caissons à la remontée si paliers non respectés. Concurrent et complémentaire, le scaphandre Rouquayrol-Denayrouze breveté en 1864 et perfectionné jusqu'en 1872 équipe la Marine : régulateur à la demande, réservoir d'air comprimé porté dans le dos, casque de cuivre étamé. Pour les profondeurs au-delà de la trentaine de mètres, on descend en cloche d'observation en acier moulé suspendue par câble armé, lampe à pétrole reflétée par un miroir de cuivre, planches dépliantes au crayon de bois. Le quatuor utilise les deux selon les missions et les ports d'embarquement.

« Quinze brasses, lieutenant. Pas une de plus. À dix-sept brasses, j'ai laissé un homme dans les caissons à La Ciotat en 1872. Je ne le perdrai pas une deuxième fois. » Maître plongeur Auguste Roche, port de Marseille.

Jules Verne à Amiens, et la rumeur du Nautilus

Jules Verne (1828-1905) s'est installé à Amiens en 1871 avec son épouse Honorine, dans une maison du boulevard Longueville. Il y rédige ses Voyages extraordinaires à la cadence d'un volume par an pour Hetzel, dans son cabinet du second étage avec vue sur la rue. Vingt mille lieues sous les mers a paru en feuilleton dans le Magasin d'éducation et de récréation de mars 1869 à juin 1870, puis en volume Hetzel en 1870 illustré par Édouard Riou et Alphonse de Neuville. L'Île mystérieuse a paru en 1874-1875. Le Nautilus existe désormais dans toutes les têtes. Les marins en parlent dans les troquets de port. Les enfants en dessinent dans les marges de leurs cahiers. Et les rapports de l'Amirauté s'appuient parfois, sans le dire, sur des descriptions tirées du roman pour qualifier les silhouettes signalées par leurs commandants en mer.

Courses aux profondeurs : Brooke, Sigsbee, Mouchez

La décennie 1870 est celle de la course aux sondages. Le sondeur Brooke (lourd bouchon largable qui rapporte un échantillon de fond) équipe les bâtiments du Service hydrographique français aux côtés du filet de Sigsbee (drague pour spécimens benthiques) et du thermomètre à minima de Six pour les températures profondes. Le commandant Mouchez, futur directeur de l'Observatoire de Paris à partir de 1878, rapporte alors les sondages français du large d'Açores et de Madère. La fosse de Porto Rico, sondée par le Challenger en février 1873 et rapportée à Londres en 1875, dépasse huit mille mètres de profondeur. Personne n'y a encore descendu d'engin habité. Le quatuor n'ira pas si loin. Mais à dix-huit brasses sur le banc de Sotavento aux Açores, à soixante mètres sous la banquise du Spitzberg, à deux cents mètres au pied des falaises de Cassis, il s'approchera de l'inconnu autant que la science de 1875 le permet.

Nemo en rumeur, jamais en personnage

Le capitaine Nemo appartient au mythe. Aucun PJ ne le rencontrera. Aucun PNJ ne l'a vu de ses yeux. Mais dans tous les ports où le quatuor relâche (Marseille, Ponta Delgada, Hammerfest, Brest, Cassis), des marins parlent à voix basse d'un grand vaisseau qui surgit la nuit, d'un homme silencieux à l'éperon, d'un drapeau noir frappé d'un N gothique. Les uns en font un anti-impérialiste vengeur, les autres un savant indien retiré du monde, les autres encore un mensonge entretenu par l'Amirauté pour expliquer les disparitions inexpliquées de paquebots. Verne lui-même, dans L'Île mystérieuse (1874-1875), a partiellement levé le voile : Nemo serait le prince Dakkar, fils d'un radjah du Bundelkhand, exilé après la révolte des Cipayes de 1857. Mais le quatuor n'aura pas accès à ce dossier-là.

Conseil MJ : Nemo doit rester en arrière-plan mythique. Ses traces possibles : épaves récentes sans cause, témoignages contradictoires de marins, une pièce d'épave en métal d'alliage inconnu retrouvée flottante, un coffre ouvert sans navire de surface visible. Jamais de rencontre directe, jamais de duel, jamais de statblock. Le quatuor est l'histoire des PJ. Le Nautilus est la légende qui pèse sur leur épaule.

Tonalité : positivisme romantique sous-marin

Sur cette toile, le quatuor travaille. Ils relèvent au sondeur Brooke, prélèvent au filet de Sigsbee, observent par le hublot d'une cloche d'acier, croquent au crayon de bois sur des planches dépliantes. Ils prennent le train Paris-Marseille depuis la gare de Lyon, embarquent sur le Saint-Augustin ou l'Astrolabe II selon la mission, descendent en scaphandre Carmagnolle dès que la pression le permet. Et le soir, dans le carré de mess à hublots de bronze, Hortense Vauquois identifie un calmar de neuf mètres dans son carnet relié toile noire, Pascal Morel calcule la profondeur d'une faille au sondeur, Camille Delange aquarelle au lavis bleu de Prusse, et Étienne Lerouvier note coordonnées et heures de bord sur le journal de mer. Tonalité : positivisme romantique sous-marin, science contre l'inconnu, mythe en arrière-fond.

Canon retenu

Le canon retenu pour ce module est strictement vernien direct, tel que publié en feuilleton dans le Magasin d'éducation et de récréation de mars 1869 à juin 1870 et achevé en volume Hetzel en 1870 (Vingt mille lieues sous les mers), avec son complément naturel L'Île mystérieuse (1874-1875) qui élucide partiellement l'identité de Nemo. Y sont adjoints les contemporains en domaine public : Edgar Allan Poe (Les Aventures d'Arthur Gordon Pym, 1838), Pierre Loti (Pêcheur d'Islande, 1886, postérieur mais cohérent de ton), Victor Hugo (Les Travailleurs de la mer, 1866), Herman Melville (Moby Dick, 1851).

Sont écartés les apports postérieurs sous copyright : pas de Disney 20 000 lieues sous les mers de Richard Fleischer (1954, Walt Disney Productions, sous copyright), pas de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires d'Alan Moore (DC Comics/America's Best Comics, 1999, sous copyright), pas d'Atlantide, l'empire perdu Disney (2001, sous copyright). Le canon Verne suffit. L'œuvre est en domaine public en France depuis 1976.

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