Nouvelle-Angleterre 1920 : le décor

Massachusetts maritime, érudition fragile et silences qui ne sont pas vides

Le double visage de la décennie

Les années 1920 portent en Amérique le double visage que Lovecraft regardait avec une curiosité froide. Sur la façade, c'est la Prohibition, le jazz, les automobiles Ford qui transforment les rues, les paquebots transatlantiques qui rapprochent l'Europe, la radio qui entre dans les salons, la science qui annonce l'éther et déchire l'éther dans le même mois. Sur l'envers, c'est la Nouvelle-Angleterre maritime qui décline, les filatures qui ferment, les villages côtiers qui se vident dans le silence, les maisons de bois qui s'enfoncent dans la mousse.

Le Massachusetts intérieur : poches d'ombre

À l'écart des grandes lumières de Boston et de New York, le Massachusetts intérieur garde des poches d'ombre que la modernité n'a pas encore atteintes. Quatre lieux concentrent ce que la Nouvelle-Angleterre porte de plus dense en mémoire et en non-dit. Les routes y sont rares, les habitants se connaissent depuis quatre générations, et les étrangers ne sont jamais tout à fait bienvenus.

Le voyageur qui descend du train à la gare de Boston Union puis emprunte les lignes secondaires découvre vite que la carte officielle ment par omission. Certaines vallées sont redessinées en ligne droite par les cartographes pour ne pas avoir à compter leurs fermes. Certains ports sont marqués comme actifs alors que personne n'y débarque plus depuis 1898.

Arkham et la Miskatonic University

Arkham, ville universitaire bâtie sur le Miskatonic River, abrite la Miskatonic University, dont la bibliothèque de manuscrits anciens passe pour la plus complète d'Amérique du Nord. Ses conservateurs ferment certaines salles aux étudiants depuis trop longtemps pour qu'on s'en étonne encore. Les salles fermées ne sont pas signalées sur les plans distribués aux nouveaux inscrits. Les rares qui y sont entrés en parlent peu, et ceux qui en parlent trop ne reviennent pas l'année suivante.

« Il y a, dans la bibliothèque de la Miskatonic, des volumes que personne ne demande à consulter. C'est une bonne raison de soupçonner qu'on les a déjà consultés. »

Les professeurs y forment une caste discrète. Un linguiste rentre d'expédition arabe avec quinze kilos de notes qu'il ne montre à personne. Un anthropologue revient des îles du Sud avec un traité non publié. Un astronome prend sa retraite à quarante-deux ans après une nuit d'observation au télescope qu'il refuse de raconter. Dans les bibliothèques privées, les correspondants s'écrivent en latin pour échapper aux postiers curieux.

Innsmouth, Dunwich, Kingsport

À une journée de cheval au sud d'Arkham, Innsmouth, port de pêche réputé pour son rhum frelaté, vit en autarcie depuis trois générations. Ses habitants ne se mêlent plus aux comtés voisins. Certaines familles, dont les Marsh, portent un nom qui ferme les portes des assemblées municipales du Massachusetts. La ligne de bus qui dessert Innsmouth est tenue par un seul chauffeur, qui n'accepte pas tous les passagers.

Plus au nord-ouest, Dunwich, hameau de quelques familles, occupe une vallée que les cartographes redessinent volontiers en ligne droite pour ne pas avoir à compter ses fermes. Les chiens des fermes voisines hurlent les nuits de mai, et les habitants ne donnent plus la communion à certains des leurs depuis 1913.

Plus au nord-est, Kingsport, ancienne cité maritime devenue station d'été, garde dans ses ruelles une géométrie que les architectes coloniaux ne reconnaissent pas pour la leur. Les angles de certaines rues ne se raccordent pas tout à fait aux plans cadastraux. Les peintres en villégiature finissent par renoncer à dessiner certaines vues.

L'envers : guerre, deuils, contrebande

Sur ces terres, la guerre a laissé sa fatigue. Les hommes rentrés des tranchées d'Europe ne dorment pas comme avant. Les veuves consultent des médiums. Les revues spirites se vendent en kiosque entre le Saturday Evening Post et le Police Gazette. La Prohibition donne aux ports de la côte une économie de contrebande qui justifie des allées et venues nocturnes ; les douaniers ferment les yeux sur des cargaisons dont ils savent qu'elles ne sont pas faites de rhum. Les automobiles, elles, ouvrent aux enquêteurs des routes qui n'avaient pas vu d'étrangers depuis cinquante ans.

Dans les sous-sols des facultés, des salles fermées contiennent des volumes que personne ne demande à consulter. Dans les pharmacies de quartier, des poudres se vendent sans ordonnance à qui sait demander. Dans les hôtels modestes de Beacon Hill, des chambres restent louées au mois par des locataires que personne n'a jamais croisés.

Tonalité : suggérer plutôt que montrer

L'horreur cosmique ne se filme pas en gros plan. Elle se devine dans une marque sous une plinthe, dans un nom de famille qu'on évite de prononcer à table, dans le silence d'un témoin qui regarde par la fenêtre au lieu de répondre à la question. La règle de table est simple : ne jamais nommer ce qui passe à travers le miroir, ne jamais décrire le visage de l'homme du couloir, ne jamais montrer ce qui dort sous la mer ou sous le lavoir. Ce qui n'est pas nommé reste pour la suivante.

L'érudition est fragile. Les héros qui traversent ce monde ne le sauvent pas. Ils enquêtent. Ils recoupent. Ils ferment des portes derrière eux avec la conscience que d'autres portes resteront ouvertes ailleurs. Ils gagnent à savoir l'usage du téléphone, du télégraphe, du chemin de fer et du paquebot de ligne. Ils gagnent davantage à savoir lire le latin, le grec et un peu de copte. Et la nuit, dans les chambres d'auberge isolées de la côte, ils apprennent à dormir d'un seul œil, parce que les rêves, ces dernières années, n'appartiennent plus tout à fait à celui qui rêve.

Conseil MJ : évitez le gore viscéral. Décrivez une odeur qui ne devrait pas être là, un son qui ne se range pas dans les sons connus, une lumière dont l'origine se dérobe quand on cherche à la nommer. La peur lovecraftienne n'est pas une décharge ; c'est une infiltration.

Canon retenu

Le canon retenu pour ce module est strictement lovecraftien direct, tel que publié de 1917 à 1937. Sont admis : les Profonds d'Innsmouth, les Mi-Go, les ghoules, les Yithiens, les Vieilles Choses des Montagnes hallucinées, les rêves de R'lyeh, le Necronomicon dans sa fonction narrative de catalogue dangereux. Sont admis aussi les recoupements canoniques avec Robert E. Howard (The Black Stone, The Children of the Night) et avec Robert W. Chambers (Carcosa, Roi en Jaune, Signe Jaune).

Sont écartés les apports postérieurs sous copyright et les classifications d'après-guerre qui hiérarchisent ce que Lovecraft laissait flou. Le Mythe original ne se range pas en familles. C'est cette imprécision qui le rend efficace en jeu.

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