Une épine dorsale d'altitude
Les Carpates dessinent une longue épine dorsale qui sépare la plaine hongroise des principautés roumaines, et leurs cols enneigés forment depuis trois siècles la frontière mouvante de l'Empire austro-hongrois. Transylvanie, Banat, Bucovine, Maramureș : autant de provinces d'altitude où le saxon, le hongrois, le roumain et le yiddish se croisent dans les rues pavées des villes médiévales. Sighișoara, Brașov, Cluj, Sibiu : leurs toits orange à émaux vernissés et leurs tours d'horloge médiévales témoignent de cinq cents ans de colonisation saxonne, et leurs registres paroissiaux en latin et en allemand voisinent avec les calendriers grégoriens et juliens selon la confession du curé. Au-dessus des villes, dans les forêts qui montent jusqu'aux crêtes, vivent encore les communautés de paysans roumains qui n'ont jamais cessé de croire ce que les villes ont oublié.
L'Empire austro-hongrois finissant
L'Empire austro-hongrois règne sur cette mosaïque depuis Vienne et Budapest, capitales jumelles d'un compromis fragile signé en 1867. François-Joseph porte la double couronne, mais les peuples ne se confondent pas : Tchèques, Slovaques, Polonais, Ruthènes, Roumains, Serbes, Croates, Slovènes, Italiens, sans compter les Allemands et les Magyars qui se disputent la réalité du pouvoir. Les bals de la Hofburg et les grandes maisons de Buda alignent leurs lustres pendant que les villages des montagnes brûlent leurs morts par peur du retour. À Vienne, la Sécession invente l'Art nouveau, Klimt peint Judith avec la tête d'Holopherne, Freud reçoit ses premières patientes hystériques au 19 Berggasse. À Budapest, les bains thermaux et les salons de Pest voisinent avec les ghettos juifs et les faubourgs ouvriers. À Bucarest, la francophonie aristocratique masque mal la pauvreté rurale qui commence à dix kilomètres des boulevards.
Balkans déchirés et Sublime Porte
Plus à l'est et plus au sud, les Balkans se déchirent. La Serbie est indépendante depuis 1878, la Bulgarie aussi, la Roumanie a obtenu son indépendance la même année. La Bosnie est sous administration austro-hongroise depuis 1878, et la Macédoine reste ottomane. La Sublime Porte continue de régner sur Constantinople, mais l'Empire ottoman est appelé partout l'homme malade de l'Europe. Les agents secrets russes, autrichiens, anglais et français se croisent dans les hôtels d'Athènes et de Sofia. Les trains de l'Orient-Express relient Vienne à Constantinople depuis 1883, et chaque convoi transporte autant de diplomates que de marchands, autant de voyageurs que de fugitifs.
« À Vienne, on rit des superstitions du sud. À Bucarest, on hausse les épaules. À Sighișoara, on cloue les portes au coucher du soleil. »
Paysannerie superstitieuse
La paysannerie des Carpates conserve un fond de croyances que les villes n'ont pas réussi à effacer. Strigoi vampirique, moroi enfant mort revenu, vârcolac loup-garou, iele fées dansantes des forêts. Les morts sont enterrés deux fois selon les coutumes : une première sépulture, et au bout de sept ans, l'exhumation rituelle pour vérifier que le corps s'est décomposé. Si le corps est intact, on cloue, on brûle, on disperse. Le clergé orthodoxe roumain a longtemps fermé les yeux sur ces pratiques que le clergé catholique condamne avec plus de raideur. À Vienne et à Budapest, on rit de ces superstitions du sud. Dans les vallées de Făgăraș et de Hunedoara, on ne rit pas.
Aristocratie décadente
L'aristocratie décadente se réfugie dans les domaines familiaux quand la ville devient trop bruyante. Les châteaux Báthory, Esterházy, Brâncoveanu, Hunyadi alignent leurs façades blanches au bord des forêts. Les vieilles familles boyards de Roumanie et magyars de Hongrie n'ont pas tout à fait digéré la modernité : leurs bibliothèques contiennent des grimoires que personne ne lit plus, leurs caves abritent des cercueils que personne n'ouvre, leurs domestiques connaissent des rituels qu'ils n'avoueront jamais à un voyageur de passage. Les rumeurs d'enfants disparus, de jeunes filles convertibles, de pactes avec des étrangers nocturnes circulent depuis trop longtemps pour qu'on les écarte d'un revers de main.
Science médicale, presse et spiritisme
La science médicale balbutie. Charcot meurt en 1893, mais son école de la Salpêtrière a formé toute une génération d'aliénistes qui s'intéressent à l'hystérie, à l'hypnose, aux somnambulismes. La phtisie nerveuse, qu'on n'appelle pas encore tuberculose, frappe les femmes de salon et les jeunes filles de bonne famille. Les sanatoriums alpins s'ouvrent à Davos et Semmering. Bram Stoker écrit Dracula en 1897 sans avoir jamais mis les pieds en Transylvanie : il s'appuie sur les traités de William Wilkinson et d'Emily Gerard pour décrire un pays qu'il n'a connu que par la bibliothèque du Royal Lyceum Theatre. Les correspondants de la Pall Mall Gazette envoient des reporters jusqu'à Cluj pour vérifier les rumeurs, et certains ne reviennent pas.
Le spiritisme est à la mode dans les salons aristocratiques de toute l'Europe. La Society for Psychical Research de Londres, fondée en 1882, entre en correspondance avec ses équivalents viennois, parisiens, romains. À Vienne, la baronne Adèle Posonyi tient un cercle de médiums qui se réunit chaque jeudi soir. À Budapest, le comte Andrássy reçoit un hypnotiseur de Paris qui prétend pouvoir parler aux morts. Photographie spirite, écriture automatique, planchettes Ouija, séances à table tournante : tout l'attirail de la rationalité du XXe siècle est en place, mais avec un sérieux que les générations suivantes n'auront plus. Les enquêteurs sérieux lisent les revues de la SPR et vérifient avant de moquer.
Tonalité : marcher dans la nuit qui ne s'éteint pas
Sur cette toile, les chasseurs marchent. Ils prennent l'Orient-Express depuis Vienne, le train de banlieue depuis Budapest, la calèche louée au relais de poste, le cheval de selle pour les villages reculés. Ils savent télégraphier depuis les bureaux de poste impériaux. Ils savent lire le hongrois sur un panneau de gare, le roumain sur un certificat de baptême, le slavon liturgique sur une icône de chapelle. Et la nuit, dans les chambres d'hôtel de Sibiu ou les auberges paysannes de Făgăraș, on dort avec une croix sur la table de nuit, parce que dans les Carpates, en 1898, les nuits n'appartiennent pas à ceux qui les marchent.
Canon retenu
Le canon retenu pour ce module est strictement stokerien direct, tel que publié en 1897 (Dracula) et complété par les nouvelles fantastiques posthumes de Stoker (Dracula's Guest 1914, The Squaw 1893, The Burial of the Rats 1908, The Judge's House 1891). Y sont adjoints les prédécesseurs en domaine public : Polidori (The Vampyre 1819), Le Fanu (Carmilla 1872), Goethe (La Fiancée de Corinthe 1797), Radcliffe (Les Mystères d'Udolphe 1794).
Sont écartés les apports postérieurs sous copyright : pas d'Anno Dracula de Kim Newman, pas de Twilight de Stephenie Meyer, pas de Hellsing de Kohta Hirano, pas de Castlevania Konami ou Netflix, pas de Penny Dreadful, pas de BBC Dracula 2020. Le canon Stoker suffit. L'œuvre est en domaine public en France depuis 1983.