Ouverture : la dépêche du 12 juin
L'Empire britannique vit son apogée. Soixante-et-un ans après l'accession de Victoria, la carte du monde est rouge sur la moitié de sa surface, le Times publie chaque matin la cote des Indes, et les paquebots de la P&O traversent Suez en huit jours. Puis arrive la dépêche du 12 juin 1898, télégraphiée depuis l'observatoire d'Ottershaw au Times de Londres : un astronome a observé sur la surface de Mars un trait de lumière dont la trajectoire, prolongée, croise celle de la Terre. La nouvelle passe en page sept, entre une foire agricole et un fait-divers de docks. Une semaine plus tard, neuf autres traits de lumière. Personne n'imagine encore que ce sont des cylindres de métal lancés par la gravité martienne. Personne, sauf un astronome de Surrey nommé Ogilvy, qui veillera plusieurs nuits près de son télescope sans dormir.
Le Royaume-Uni en juin 1898
Victoria a soixante-dix-neuf ans et règne depuis 1837. Veuve depuis 1861, elle ne porte plus que du noir. Son jubilé de diamant a été célébré l'an dernier, le 22 juin 1897, par un défilé à Londres rassemblant des régiments de toutes les colonies. Elle est la grand-mère de l'Europe, apparentée par mariage à toutes les cours du continent.
Robert Gascoyne-Cecil, marquis de Salisbury, est Premier ministre conservateur depuis 1895. Cabinet aristocratique et impérial. La politique étrangère se concentre sur la rivalité avec la Russie en Asie centrale, sur la crise de Fachoda (qui éclatera en septembre) avec la France, et sur les tensions naissantes avec une Allemagne wilhelmienne dont la Hochseeflotte commence à inquiéter l'Amirauté.
L'Angleterre reste la première puissance industrielle européenne. Les hauts fourneaux de Manchester, les chantiers navals de la Clyde, les filatures du Yorkshire emploient des millions d'ouvriers. Le télégraphe relie Londres à Calcutta en quelques heures via le câble sous-marin. Les chemins de fer maillent le pays. Les omnibus à chevaux et les premiers tramways électriques sillonnent Londres. La presse populaire (Daily Mail fondé en 1896, Pall Mall Gazette, Times) tire à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires par jour. Le pays se croit le sommet de l'évolution humaine. Wells, lui, écrit déjà.
Géographie de l'invasion
Surrey rural
Comté au sud-ouest de Londres, traversé par la ligne de Waterloo à Portsmouth. Bois, landes, villages de briques. Horsell Common, lande de bruyère près de Woking, accueille le premier cylindre. Ogilvy, l'astronome qui le voit tomber, habite le coin. Bramshott, Pyrford, Addlestone : autant de villages qui basculent en quelques jours dans l'horreur.
Woking
Ville-marché de Surrey, gare ferroviaire, dix mille habitants. Wells y a vécu en 1898 ; c'est de chez lui qu'il a écrit le roman, et c'est sa propre maison qu'il fait incendier dans la fiction. Le Heat-Ray la détruira la troisième nuit.
Londres
Six millions et demi d'habitants. Première ville du monde. East End ouvrier saturé de docks et de fumées de charbon, West End des clubs et des théâtres, City financière, Westminster politique. La Tamise traverse la ville d'ouest en est. L'évacuation de juillet, panique de plusieurs millions, sera l'une des scènes-pivots du module.
Hampstead Heath
Lande au nord de Londres, cinq cent quatorze acres, déjà préservée comme parc public depuis 1871. Asiles, sanatoriums, observatoires. Les fugitifs de l'East End y campent en juillet. Refuge fragile : les Tripodes y arrivent par le nord.
Kent
Comté au sud-est, jardin de l'Angleterre, fermes à houblon, vergers, oasts. Plusieurs cylindres y tombent en juillet. La Mauvaise Herbe Rouge, plante martienne envahissante, prolifère dans les vallées humides après la mort des Martiens. Au début septembre, des zones entières du Kent sont interdites par décret royal.
La Tamise
Voie d'évacuation et voie de pénétration. Les Tripodes traversent à gué, parfois en démontant les ponts ; les Engins de manutention manipulent l'eau et la boue. Greenwich, Wapping, les docks, l'estuaire. Tom Pyke connaît les marais aval comme sa propre main.
Chronologie de l'invasion (juin à septembre 1898)
12 juin : dépêche d'Ottershaw, premier trait de lumière sur Mars. La presse britannique l'évoque comme une curiosité astronomique.
13 au 21 juin : neuf autres traits de lumière, un par nuit. Ogilvy et quelques confrères veillent. Les journaux populaires commencent à plaisanter sur "les habitants de Mars".
18 juin (nuit) : premier cylindre à Horsell Common. Cratère, fumée, foule de curieux. Ogilvy et le journaliste Henderson y meurent à l'aube du 19, foudroyés par le premier Heat-Ray.
22 au 25 juin : deuxième et troisième cylindres dans le Surrey. Le War Office mobilise une batterie d'artillerie et plusieurs régiments d'infanterie. Woking est anéantie le 25 au soir. L'évacuation de Surrey commence.
Fin juin, début juillet : bataille de Weybridge. Les Tripodes balaient l'artillerie. La nouvelle remonte à Londres ; les chemins de fer du sud-ouest cessent peu à peu de fonctionner. Première panique de quartier dans Vauxhall.
Mi-juillet : exode général de Londres. Six millions de personnes tentent de fuir vers le nord et l'est. Routes saturées, trains pris d'assaut, Tamise embouteillée par les barques. Les Tripodes apparaissent à Sheen, Kingston, Hampstead. Fumée Noire dans plusieurs quartiers.
Fin juillet, août : occupation martienne du sud-est. La Mauvaise Herbe Rouge prolifère. Les survivants se cachent dans les caves, les sous-bois, les asiles évacués. Les communications entre Londres et le reste du Royaume-Uni sont rompues. Des dépêches affolées partent vers Édimbourg, Dublin, Paris.
Fin août, début septembre : les Martiens meurent. Bactéries terrestres. Leurs Tripodes immobiles dressent leurs trois pattes au-dessus des landes envahies. La Royal Society publie un communiqué sec, la Couronne envoie des commissions de récupération. Le siècle change.
Le pouvoir et la presse
Le War Office, à Pall Mall, dirige les forces terrestres. Il dispose en juin 1898 d'environ deux cent vingt mille hommes répartis sur tout l'Empire ; les forces métropolitaines ne dépassent pas cent mille soldats actifs. L'artillerie de campagne, les fusiliers du Royal Welch, les Horse Guards seront tous engagés contre les Tripodes. Tous seront balayés en quelques semaines.
La Royal Navy vit un moment-clé : le HMS Thunder Child, navire fictionnel mais inspiré des torpilleurs Cossack-class réels, parvient à abattre un Tripode sur la Tamise au prix de sa propre destruction. C'est l'unique victoire militaire britannique de l'invasion. Les marins en font une chanson dès septembre.
La presse à grand tirage joue un rôle ambigu. Le Times reste prudent, le Pall Mall Gazette publie en première page la dépêche d'Henderson la veille de sa mort, le Daily Mail tire à un million d'exemplaires sur les manchettes "MARTIENS". La presse provinciale (Manchester Guardian, Yorkshire Post) reprend les dépêches télégraphiques avec retard ; les quotidiens écossais et irlandais ne croient pas tout d'abord. Edith Carrington, la pré-tirée journaliste, gravite autour de Fleet Street.
Le télégraphe est le système nerveux de l'Empire. Les bureaux de Cornhill, Threadneedle Street, Fleet Street fonctionnent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Pendant l'invasion, plusieurs lignes sont coupées (poteaux brûlés par le Heat-Ray, opérateurs en fuite) ; les dépêches passent par câble sous-marin via Plymouth, puis par estafettes à cheval pour les derniers kilomètres.
L'après : société traumatisée, technologie convoitée
Septembre 1898. Les Martiens sont morts. Leurs machines restent, intactes, dans les landes du Surrey et du Kent. Le gouvernement britannique dépêche aussitôt des commissions de récupération sous escorte militaire. Lord Salisbury convoque le War Office et la Royal Society. La consigne officielle est claire : tout artefact martien est propriété de la Couronne, défense de toucher sous peine de cour martiale.
La consigne officieuse l'est moins. Industriels britanniques (Armstrong, Vickers, Maxim) envoient discrètement des ingénieurs civils sur les sites. Espions étrangers grouillent : Prussiens, Russes, Français, Américains, Japonais. Tous veulent un Tripode démonté, un Engin de manutention encore fonctionnel, un fragment de Heat-Ray. Le scénario 3, Le Linceul Rouge, plonge les PJ dans cette mêlée.
Pour la société civile, le choc est durable. Un million de morts, environ. Plusieurs centaines de milliers de réfugiés du sud-est. Quartiers de Londres détruits. Les enfants de 1898 grandiront avec la mémoire d'un mois où l'Empire britannique avait été à genoux. Wells lui-même, dans le roman, conclut sur cette ironie morale : nous croyions civiliser le monde, et il a suffi d'un cylindre pour que nous devenions à notre tour les colonisés.
Quand le ciel tombe, tenir le sang-froid
L'Angleterre de 1898 est une société qui s'est convaincue d'avoir atteint le sommet. Quand le sommet s'effondre, il reste les manières. Une tasse de thé tenue d'une main qui ne tremble pas. Une prière anglicane récitée pendant que le sol vibre. Une phrase de Shakespeare lâchée au moment de mourir. Vos PJ ne sauveront pas le monde ; les bactéries s'en chargeront. Mais ils peuvent traverser l'apocalypse sans rien céder de ce qu'ils étaient, et ramener une lettre, un carnet, une preuve, ou simplement leur peau, du côté vivant.
Que vos personnages soient journalistes, officiers, médecins, vicaires ou bateliers, ils auront un seul mot à la bouche pour traverser l'East End en flammes, la lande envahie de Mauvaise Herbe Rouge ou la cave de Hampstead : « Keep calm. »