Londres victorien 1895 : le décor

Mayfair et Whitechapel, gaslight et smog, raisonnement froid contre crime feutré

Une ville et son double

Le Londres des années 1890 porte deux mondes dans un seul plan de cadastre. À l'ouest, Mayfair et Belgravia alignent leurs façades de stuc blanc et leurs squares fermés à clé : Grosvenor, Berkeley, Cavendish. Les hansom cabs y déposent les ducs et les banquiers, les soirées s'y prolongent jusqu'à trois heures du matin sous des lustres de cristal, et les domestiques se croisent dans les couloirs de service que personne, en bonne société, n'admet voir. À l'est, Whitechapel et Spitalfields sentent la sueur, le savon noir, la bière de Truman et la peur. Les ruelles n'ont pas de plaques, les enfants courent pieds nus dans la boue d'octobre, les filatures ferment à neuf heures du soir et les pubs ne ferment jamais. Entre les deux, la City des banquiers et la Fleet Street des journalistes, le Strand des théâtres et l'Embankment des promeneurs, les Inns of Court des avocats et les Docklands des dockers.

Gaslight et smog

La ville fonctionne au gaz. Les lampadaires s'allument à dix-sept heures en hiver, le gaz siffle aux jointures, et la lumière jaune coupe la brume sans la dissiper jamais. La brume elle-même est une affaire publique : le smog londonien, mélange de fumées de cheminée, de brouillard de la Tamise et d'effluves industriels, pose sur la ville un voile permanent que les gravures de Gustave Doré ont popularisé en France. Certains soirs, on ne voit pas à dix mètres. Les hansom cabs, ces calèches à deux roues à cocher arrière, naviguent à l'oreille. Les bobbies de la Metropolitan Police patrouillent par paires, sifflet à la main, casque bleu marine et matraque réglementaire.

« À Londres, en novembre, on ne voit pas son interlocuteur. On l'entend respirer, on devine sa silhouette à contre-jour du lampadaire, et on l'écoute mentir. »

Scotland Yard et Old Bailey

Scotland Yard, depuis 1890, occupe ses nouveaux locaux du New Scotland Yard sur l'Embankment. La Metropolitan Police compte près de quinze mille agents pour une ville de cinq millions d'habitants. Les inspecteurs de la Criminal Investigation Department (le CID), créée en 1878, mènent les enquêtes en costume civil. À côté d'eux, la City of London Police, force séparée, gère le mile carré de la City, et les deux institutions se jalousent autant qu'elles coopèrent. À l'Old Bailey, la Cour criminelle centrale d'Angleterre, les barristers en perruque blanche plaident les affaires capitales, et la peine de mort par pendaison reste exécutée à la prison de Newgate jusqu'en 1902.

L'Empire et ses poisons

L'Empire ramène ses richesses et ses poisons. Les East India Docks et les St. Katharine Docks déchargent chaque semaine du thé, du coton, du jute, du caoutchouc, de l'ivoire, des diamants du Cap, et les cargaisons d'opium qui irriguent les fumeries de Limehouse et les pharmacies les plus discrètes de Harley Street. Les anciens militaires rentrés du Soudan, du Transvaal, des Indes ou de Birmanie peuplent les clubs du Pall Mall et les meublés de Bayswater. Leurs récits nourrissent la presse, le théâtre, les romans à sensation. Leur sang, parfois, nourrit aussi les enquêtes criminelles.

Presse à scandale et magazines

La presse à scandale règne. Le Daily Telegraph tire à plus de trois cent mille exemplaires. Le Pall Mall Gazette de William Stead a inventé en 1885 le journalisme d'investigation moderne avec le scandale du Maiden Tribute of Modern Babylon. Le Strand Magazine, à six pence le numéro, publie des nouvelles illustrées qu'on s'arrache. La Police Gazette affiche les avis de recherche dans les commissariats de Sa Majesté. Dans les couloirs de la presse, les reporters côtoient les inspecteurs, et l'information circule entre une pinte et une crécelle de soir.

Spiritisme et science qui s'organise

Le spiritisme est à la mode dans les salons de Mayfair et de Hampstead. La Society for Psychical Research, fondée en 1882, mène des enquêtes savantes sur les médiums, les apparitions, les écritures automatiques. La science s'organise en parallèle : la Royal Society trône à Burlington House, le British Museum ouvre ses salles d'antiquités assyriennes, la médecine légale balbutie sous l'impulsion d'Edmund Locard à Lyon et de Hans Gross à Graz. La photographie criminelle entre en service à Scotland Yard en 1894. Les empreintes digitales, présentées par Francis Galton en 1892, attendront 1901 pour être adoptées officiellement par le Yard.

Tonalité : déduire plutôt que prouver

Sur cette toile, les enquêteurs marchent. Ils prennent l'Underground (la première ligne souterraine du monde, ouverte en 1863), le train de banlieue depuis Paddington ou King's Cross, le hansom cab dans Londres central, le paquebot postal depuis Tilbury vers le Continent. Ils télégraphient depuis le General Post Office de St. Martin's-le-Grand. Ils savent reconnaître au tabac d'un mégot la classe sociale d'un suspect. Ils savent qu'à Whitechapel, on ne pose pas deux fois la même question, et qu'à Mayfair, on ne pose jamais la première trop directement.

L'enquête victorienne ne se filme pas en course-poursuite. Elle se devine dans une cendre de cigare mal éteinte, dans un nom de famille qu'on évite de prononcer à table, dans le silence d'un majordome qui regarde le tapis au lieu de répondre à la question. La règle de table est simple : ramener tout indice à un détail observable, refuser la coïncidence, et laisser parler les habitudes plutôt que les déclarations. Ce qui est dit ment souvent. Ce qui est porté, fumé, taché, gardé sur soi, ment rarement.

Conseil MJ : donnez plus d'indices que nécessaire. Trois indices visibles dans une scène, deux qui mènent au coupable, un qui égare. Laissez les joueurs choisir leurs prémisses pour la Déduction Holmésienne. La déduction qui rate est aussi instructive que celle qui tombe juste.

Canon retenu

Le canon retenu pour ce module est strictement doylien direct, tel que publié de 1887 à 1927. Sont admis : Sherlock Holmes et le Docteur Watson en figures distantes (le module ne joue pas Holmes ; il joue à côté de lui), Mycroft Holmes au Diogenes Club, le professeur Moriarty et le colonel Sebastian Moran en silhouettes d'arrière-plan, Irene Adler comme légende, les inspecteurs Lestrade, Gregson, Bradstreet et Athelney Jones du Yard, Mrs. Hudson au 221B Baker Street.

Sont écartés les apports postérieurs sous copyright : pas de Mary Russell de Laurie King, pas d'Enola Holmes de Nancy Springer, pas de relectures contemporaines (BBC Sherlock, films Guy Ritchie, House of Silk de Horowitz). Le canon Doyle suffit. L'œuvre intégrale est en domaine public en France depuis 2001.

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