L'Affaire du Tunnel Brunel

Wapping, juin 1895. Un cadavre à mi-tunnel sous la Tamise. Des caisses de thé qui ne pèsent pas leur poids. Et minuit comme échéance.

Fiche technique

Joueurs : 3 à 4
Durée : 3 à 4 heures
Ton : docks et brouillard, complicités policières, irlandais digne acculé
Matériel : 2D6 par joueur, fiche de Déduction Holmésienne
Cadre temporel : Wapping, premier matin de juin 1895, six heures. Le Thames Tunnel piétonnier (ouvrage Marc et Isambard Brunel, 1843) traverse la Tamise entre Rotherhithe et Wapping. À mi-tunnel, sous la quatrième lampe à gaz, un cadavre. Le constable a appelé Bramwell. Bramwell a fait chercher Faraday et les PJ.

Synopsis

Edmund Garrick, vingt-huit ans, employé subalterne au bureau des douanes des London Docks, est trouvé garrotté à mi-tunnel Brunel. Pas de vol. Carnet caché dans la doublure du gilet. Garrick recoupait les déclarations d'importation de la maison Tarrant & Holcombe, importateurs de thé Bombay. Il avait souligné un nom dans la marge : Sergent Patrick Kerrigan, douanier de quart aux St. Katharine Docks, son supérieur direct.

Les caisses de thé du chiffre 7 cachent une couche d'opium emballée dans du papier huilé. La prochaine cargaison est transbordée du quai 9 cette nuit, à minuit, vers Birmingham par voie ferroviaire. Les PJ ont la journée pour comprendre, et la nuit pour intervenir. Kerrigan ne reculera pas. Il a deux enfants, une femme malade, vingt ans de service à Sa Majesté, et trop d'argent déjà encaissé pour rentrer dans le rang.

Le vrai sujet : qu'est-ce qu'un fonctionnaire qui craque coûte à la collectivité. Kerrigan n'est pas méprisable. Il a fait ses calculs, et ils ne tombent jamais juste. Le scénario peut se finir par la parole.

Rappel des paliers de résolution

2D6 + caractéristique (1 à 5) + bonus de Talent. Lecture du résultat :

  • 5 ou moins : échec critique, complication immédiate.
  • 6 à 8 : échec, l'action ne passe pas.
  • 9 à 10 : succès partiel, ça passe avec un coût.
  • 11 à 14 : succès complet.
  • 15 et plus : succès critique.

Avantage = 3D6, garder les 2 meilleurs. Désavantage = 3D6, garder les 2 pires. La Déduction Holmésienne : 1×/scène, un PJ relie deux indices déjà observés et énonce une conclusion plausible. Le succès partiel 9-10 devient succès complet 11-14, sans jet supplémentaire. Coût : Désavantage sur tout jet qui exigerait de remettre en cause cette conclusion pendant la même scène.

Acte 1 : visite du tunnel

Tunnel Brunel piétonnier sous la Tamise à l'aube, double arche de brique anglaise rougeâtre, lampes à gaz à intervalles le long des murs, suintement humide qui pose des reflets sur les pavés, cadavre allongé à mi-tunnel sous la quatrième lampe avec un drap blanc, deux constables en retrait
Lisez aux joueurs :
"Six heures du matin. Le Thames Tunnel ouvre au public à six heures précises. Sa double arche de brique rougeâtre porte les lampes à gaz à intervalles réguliers. Un suintement humide pose des reflets sur les pavés. Tous les matins, des centaines de dockers et de blanchisseuses traversent. Ce matin, la traversée s'arrête net : à mi-tunnel, sous la quatrième lampe, un homme gît face contre les pavés. Un drap blanc a été jeté sur lui par un constable arrivé dix minutes plus tôt. Bramwell, déjà sur place, vous fait signe d'approcher."

Examen du corps

  • Identification (Faraday, Mental 9). Edmund Garrick, vingt-huit ans, papiers dans la poche intérieure, fonction d'employé subalterne au bureau des douanes des London Docks. Marié, deux enfants à Limehouse.
  • Cause de la mort (Faraday, Mental 9). Strangulation. Marques de cordelette mince autour du cou, signe d'une garrote professionnelle, pas d'une bagarre. Pression appliquée d'arrière, depuis la même hauteur. Un seul agresseur, ou deux qui ont collaboré sans hésitation. Mort entre quatre et cinq heures du matin.
  • Inventaire des poches (Mental 9, Œil pour le détail en Avantage). Montre, chaîne, portefeuille avec quatre livres : tout est intact. Pas un crime crapuleux. Dans la poche intérieure du gilet, soigneusement plié, un carnet de notes.
  • Examen du tunnel (Suivi sans bruit ou Mental 10). À douze pas du corps, deux empreintes de bottes différentes dans le suintement humide. Une botte de douanier de service (semelle ferrée Sa Majesté), une botte de cocher (talon haut, signe d'un cuir de Whitechapel).

Le carnet de Garrick

Garrick avait commencé à recouper, sur sa propre initiative, les déclarations d'importation de la maison Tarrant & Holcombe, importateurs de thé Bombay basés aux St. Katharine Docks. Trois déclarations en six mois mentionnaient des cargaisons « thé Bombay » expédiées sur des routes inhabituelles, déchargées à des heures inhabituelles, déclarées en quantités qui ne collaient pas aux poids manifestes. Garrick avait souligné un nom dans la marge : Sergent Patrick Kerrigan, son supérieur direct.

Une dernière entrée datée de la veille : « Rendez-vous Tunnel Brunel, 5h, K. Apporter copies. » Garrick avait posé un piège à son propre supérieur en y allant seul.

Première Déduction Holmésienne possible

Qui relie la garrote professionnelle, le carnet caché de Garrick et le nom de Kerrigan en marge ? La conclusion plausible est simple : Garrick avait demandé un entretien à Kerrigan dans un lieu public à une heure où le tunnel est désert. Kerrigan a envoyé deux hommes au lieu d'y venir.

Conseil MJ : décrivez le tunnel avec soin. C'est un ouvrage célèbre, premier tunnel sous-fluvial du monde, ouvert au public depuis cinquante ans. La traversée à pied à six heures du matin est un moment d'ambiance puissant. Le clapotis de la Tamise au-dessus, l'odeur de brique humide, l'écho des pas, les premiers dockers qui passent et qui s'arrêtent net en voyant le drap.

Acte 2 : l'entrepôt aux thés

Hangar d'importation de thé aux St. Katharine Docks, hauts plafonds de fer, caisses de bois empilées sur trois niveaux étiquetées au pochoir TEA BOMBAY, lumière matinale poussiéreuse tombant par les claires-voies, contremaître en costume gris supervisant quatre débardeurs qui déchargent une charrette

Scène A : entrer aux St. Katharine

Les St. Katharine Docks, deux pas à l'est de la Tour de Londres, abritent les hangars de Tarrant & Holcombe. L'accès officiel exige une autorisation de la Customs House. L'accès officieux se fait par un débardeur soudoyé (cinq shillings et une pinte chez Tobias Crane) ou par les toits (Physique 10).

Scène B : le hangar 14

En plein jour, hauts plafonds de fer, caisses de bois empilées sur trois niveaux, étiquettes au pochoir : TEA - BOMBAY - TARRANT & HOLCOMBE. Une lumière matinale poussiéreuse tombe par les claires-voies. Quatre débardeurs déchargent une charrette. Un contremaître, Mr. Holcombe lui-même, supervise.

  • Ouvrir une caisse au hasard (Mental 8). Du thé. Rien que du thé. Conforme aux étiquettes.
  • Ouvrir une caisse marquée du chiffre 7 (info gratuite si le carnet de Garrick a été lu). Une couche de thé sur dix centimètres, puis une couche de boules d'opium emballées dans du papier huilé, soigneusement dissimulées sous le thé. Quinze caisses du chiffre 7 dans le hangar 14. À cinq livres l'once sur le marché londonien, c'est une cargaison de huit cents livres.
  • Confronter Holcombe (Social 9). Le contremaître craque vite. Trentenaire, costume gris, comptable plus que voyou, il livre tout : Kerrigan ferme les yeux contre quarante guinées par cargaison, valide les déclarations falsifiées en y apposant son cachet, organise les rondes pour que les wagons traversent les docks la nuit où le poste est tenu par un de ses hommes. Il livre aussi le calendrier : la prochaine cargaison du chiffre 7 sera transbordée cette nuit même, à minuit, du quai 9 vers Birmingham par voie ferroviaire.

Scène C : le rendez-vous manqué

Holcombe ajoute, à voix basse, qu'il a vu Garrick la veille au matin. Le jeune douanier était venu poser des questions trop précises sur les expéditions du SS Penang. Holcombe avait télégraphié à Kerrigan dans la foulée. Trois jours plus tôt, Garrick avait laissé un message à Kerrigan demandant un entretien dans le tunnel Brunel à cinq heures du matin. Kerrigan avait envoyé deux hommes. Holcombe ne savait pas ce qu'il signait en câblant le télégramme. Il le sait maintenant. Il pleure dans son col en parlant.

Sergent Patrick Kerrigan, quarantaine, irlandais de Liverpool, uniforme bleu marine de douanier déboutonné au col, ceinturon de cuir et matraque réglementaire à la hanche, casquette à visière noire, visage marqué par vingt ans de service, regard méfiant, posé devant la masse sombre d'un quai du port

Sergent Patrick Kerrigan, douanier corrompu (Valeur 13).

Mental 4 / Physique 5 / Social 4 - Défense 14 (avec uniforme +1). Sabre court de service, revolver Webley Mk II, matraque, sifflet de bobby. Quarantaine, irlandais de Liverpool, vingt ans de service, deux enfants, une femme malade. Préfère mourir que rentrer en cellule à Wormwood Scrubs.

Acte 3 : embuscade sur les docks

Quai 9 des St. Katharine Docks à minuit, brouillard épais qui ne laisse pas porter à dix mètres, lampadaires à gaz isolés dans la brume, charrettes attelées en attente, six hommes en train de transborder des caisses de thé estampillées du chiffre 7 vers un wagon plat, sergent Kerrigan en pardessus noir surveillant l'opération, eau noire de la Tamise qui clapote contre les piles
Lisez aux joueurs :
"Minuit, quai 9 des St. Katharine Docks. Brouillard épais, lampadaires à gaz qui ne portent pas à dix mètres, charrettes attelées qui attendent. Six hommes au travail : trois débardeurs payés à se taire, deux gardes du corps de Kerrigan, et le sergent lui-même, en civil sous un long pardessus noir. Il supervise le transbordement avec la même rigueur qu'il mettait à signer les manifestes douaniers. C'est un homme qui ne fait pas les choses à moitié."

Trois choix tactiques

  • Frontale. Combat à quatre PJ contre cinq adversaires (Kerrigan, deux gardes du corps Moyens 10, deux débardeurs Faibles 6 qui fuient au premier sang). Le brouillard donne Avantage à qui frappe d'abord. Bramwell peut être présent avec deux constables en renfort si les PJ l'ont prévenu en fin d'après-midi.
  • Diversion. Tobias Crane envoie deux gosses des Irregulars allumer un feu de chiffons à cinquante mètres. Kerrigan envoie ses gardes voir. Les PJ frappent à trois contre lui (Avantage). Risque : un débardeur se sauve et alerte un complice de Limehouse, qui prévient Mr. Chan.
  • Discrète. Filer la cargaison jusqu'à la gare de Fenchurch Street, suivre le wagon jusqu'au complice de Birmingham, démanteler tout le réseau en huit jours. Kerrigan garde sa liberté pendant ce temps mais sera arrêté à Birmingham par la police locale, pris la main dans le sac. C'est le choix le plus holmésien.

Si Kerrigan est confronté

Le sergent ne fuit pas. Il pose sa main sur la matraque et dit, en accent de Liverpool : « Ma femme est mourante de phtisie. Mes deux enfants ne savent pas encore. Vous croyez que je vais rentrer à Wormwood Scrubs et qu'on s'occupera d'eux ? » Il se bat alors. Sabre court, revolver de service, fierté irlandaise blessée. Il préfère tomber sur le quai que voir ses enfants à l'orphelinat St. Bartholomew.

Si un PJ avec Lecture des intentions ou Social 13 trouve les bons mots (la promesse écrite que Bramwell verse une pension par fonds spéciaux du CID), Kerrigan baisse la matraque. Il livre son revolver. Il livre Mr. Chan. Il livre Wormwood Scrubs avec dignité.

Mr. Chan, négociant de Limehouse

Si arrestation propre il y a, Kerrigan livre, contre une réduction de peine, le commanditaire en amont : Mr. Chan, négociant chinois de Limehouse, qui finance le réseau et redistribue l'opium dans les fumeries de l'East End. Mr. Chan disparaît dans les vingt-quatre heures et regagne Hong Kong sans laisser de trace. Bramwell prévient le bureau colonial, sans illusion.

Conseil MJ : Kerrigan n'est pas un voyou de carrière. C'est un fonctionnaire qui a craqué pour de l'argent, et qui s'est compromis trop loin pour reculer. Jouez-le digne, irlandais, pas méprisable. La femme mourante doit apparaître à un moment, en demi-mot, pour humaniser la décision. Une scène possible : Bramwell fait passer un PJ par l'appartement de Kerrigan à Limehouse en fin d'après-midi, pour saisir le carnet de service. Le PJ croise la femme alitée et les deux enfants en train de partager une soupe claire. Ce détail change tout.

Épilogue (selon le choix)

Si Kerrigan meurt sur le quai

L'affaire fait grand bruit dans le Times. Bramwell récolte une promotion qu'il refuse. Mrs. Garrick reçoit une pension veuve dotée par les douanes. Mrs. Kerrigan est admise à l'hospice de St. Mary's à Limehouse, ses deux enfants sont placés à l'orphelinat St. Bartholomew. Un PJ qui assistera à la décision portera ce souvenir longtemps.

Si Kerrigan est arrêté vivant

Le procès dure quatre mois à l'Old Bailey. Deux constables de Wapping sont inculpés à leur tour. Le réseau d'opium des St. Katharine se reconstitue ailleurs en six mois, à Limehouse direct, sans intermédiaire douanier. Kerrigan plaide coupable, prend dix ans à Wormwood Scrubs, et reçoit, deux fois par an, un mandat anonyme pour ses enfants. Personne ne sait qui paie.

Si la voie discrète a été choisie

Les PJ démantèlent le réseau jusqu'à Birmingham en huit jours. Ils touchent une prime de la Customs House (vingt livres chacun), Bramwell les recommande personnellement à un client futur, et Tobias Crane gagne une réputation de poids dans les bas quartiers. Mr. Chan disparaît, Kerrigan est arrêté à la gare de Birmingham sans coup férir. Mrs. Garrick reçoit la pension qu'elle n'aurait pas eue sans les PJ.

Récompenses communes

  • Prime Customs House : vingt livres chacun en pièces de la Banque d'Angleterre, payées sur fonds spéciaux du bureau des douanes.
  • Carnet de Garrick : conservé sous scellés au CID, peut servir de preuve dans un futur procès parallèle.
  • Réputation : +1 dans les Docklands pour Tobias Crane, +1 au CID pour Bramwell.
  • Talent gagné : chaque PJ peut acquérir un Talent supplémentaire validé par la table.

Statblocks rapides

Sergent Patrick Kerrigan, douanier corrompu (Valeur)

Mental 4 / Physique 5 / Social 4 - Défense 14 (uniforme +1). Sabre court, Webley Mk II, matraque, sifflet. Préférera mourir que rentrer en cellule. Se rend si on protège ses enfants par écrit.

Mr. Holcombe, importateur (Moyen)

Mental 4 / Physique 2 / Social 3 - Défense 9. Trentenaire, costume gris, comptable plus que voyou. Craque sous la pression, livre Kerrigan en quinze minutes, pleure dans son col.

Mr. Chan, négociant de Limehouse (Valeur)

Mental 5 / Physique 2 / Social 5 - Défense 12. Cinquantaine, élégant, parle quatre langues, ne reste jamais plus de trois jours au même endroit. Insaisissable une fois alerté. Inutile de le poursuivre à pied.

Gardes du corps de Kerrigan (Moyen, par paire)

Mental 2 / Physique 5 / Social 3 - Défense 10. Coup-de-poing américain et matraque. Loyaux à Kerrigan parce qu'il les a sortis du chômage.

Mrs. Garrick, veuve (Faible)

Mental 2 / Physique 2 / Social 2 - Défense 6. Vingt-six ans, robe brune usée, pleure sans bruit. Demande seulement « pourquoi ». Écoutez sa réponse.

Lieux clés

  • Tunnel Brunel sous la Tamise : double arche de brique rougeâtre, lampes à gaz à intervalles, suintement humide. Aube grise, écho des pas, drap blanc sur le corps, deux constables en retrait.
  • Hangar 14, St. Katharine Docks : hauts plafonds de fer, caisses estampillées Tea Bombay, claires-voies poussiéreuses. Lumière matinale poussiéreuse, odeur de thé et d'huile de papier, contremaître nerveux.
  • Quai 9 des St. Katharine Docks : brouillard épais, charrettes attelées, lampadaires à gaz, eau noire qui clapote. Climax nocturne, voix basses, ombres qui surgissent.
  • Cabinet de Kerrigan, Customs House : petit bureau au troisième étage, registres reliés, casquette posée sur le porte-manteau. Ordre apparent, tabac fort, photographie des deux enfants sur le pupitre.

Boîte à variantes

  • Garrick laissait un message à sa femme. Variante humaine : Mrs. Garrick possède une lettre cachée dans le tiroir de la commode, datée de la veille, où Edmund explique à sa femme ce qu'il s'apprête à faire et pourquoi. La lettre vaut la pension.
  • Mr. Chan a un fils étudiant à Oxford. Variante d'arrière-cour : le négociant blanchit l'argent de l'opium par la Bourse de Londres et finance les études de son fils en sciences politiques à Oxford. Le fils ne sait rien. Si Kerrigan livre cette piste, l'enquête s'élargit en deuxième séance.
  • Un constable de Wapping était présent dans le tunnel. Variante de complicité : le PC#447, qui patrouille habituellement le tunnel à cinq heures, était de garde la nuit du meurtre et a tourné la tête. Il craque si Bramwell le confronte en privé.
  • Le SS Penang revient dans dix jours. Variante d'enchaînement : la prochaine grosse cargaison arrive sous quinzaine. Si les PJ démantèlent le réseau Kerrigan vite, ils peuvent monter une opération de grande envergure pour saisir le SS Penang à l'arrivée. Bramwell aura besoin d'eux.

Suite logique