Les Lettres de Sainte-Agathe

Louisiane, avril 1925. Un orphelinat fermé depuis seize ans écrit encore aux familles. Et il commence à écrire votre nom.

Fiche technique

Joueurs : 3 à 4
Durée : 3 à 4 heures
Ton : tragédie créole, horreur lente, choix sans issue propre
Matériel : 2D6 par joueur, fiche d'Effleurement Cosmique
Cadre temporel : Louisiane, paroisse de Saint-James, avril 1925. La Nouvelle-Orléans pour le briefing, puis pirogue à l'aube par le bayou jusqu'à l'orphelinat de Sainte-Agathe-sur-Bayou, fermé depuis 1909 après une épidémie. Quatre jours sur place, retour avant le 12 avril.

Synopsis

Un orphelinat fermé depuis seize ans en Louisiane envoie encore des lettres signées d'enfants disparus. Un ancien pensionnaire devenu adulte, Octave Tremblay, banquier à La Nouvelle-Orléans, recrute les PJ pour comprendre qui les écrit, et pourquoi son propre nom commence à apparaître au bas des plus récentes. La piste les emmène en pirogue dans le bayou, jusqu'à un dortoir où une lettre fraîche attend sur l'oreiller, et plus bas, dans un lavoir voûté où une religieuse écrit encore.

Le climax n'est pas un combat. C'est une rencontre avec une vieille femme qui n'a jamais cessé d'aimer les enfants qu'on lui a confiés, et qui a appris à les nourrir d'autre chose que de pain.

Le vrai sujet : ce qu'on accepte de faire taire pour qu'un mort dorme. L'Effleurement Cosmique, dans ce scénario, c'est ce qu'on rapporte du lavoir et qu'on n'arrivera plus à dire.

Rappel des paliers de résolution

2D6 + caractéristique (1 à 5) + bonus de Talent. Lecture du résultat :

  • 5 ou moins : échec critique.
  • 6 à 8 : échec.
  • 9 à 10 : succès partiel.
  • 11 à 14 : succès complet.
  • 15 et plus : succès critique.

Avantage = 3D6, garder les 2 meilleurs. Désavantage = 3D6, garder les 2 pires. L'Effleurement Cosmique convertit 1×/scène un 9-10 en 11-14 contre une marque durable.

Acte 1 : l'arrivée au bayou

Pirogue cajun glissant à l'aube grise sur un bayou plat de Louisiane, cyprès noyés portant des barbes de mousse espagnole, héron immobile sur la rive, sillage suspect dans l'eau brune comme si quelque chose venait de plonger
Lisez aux joueurs :
"La Nouvelle-Orléans, avril 1925. Octave Tremblay, banquier au costume sombre, gants jaunes posés sur la table d'hôtel, dépose devant vous une boîte à chaussures pleine de lettres. Toutes adressées à des familles différentes. Toutes signées de prénoms d'enfants. Toutes en cachet du bureau de poste de Saint-Agathe-sur-Bayou, fermé depuis seize ans. La plus récente est datée du 28 mars. Au bas de la page : Octave aussi reviendra dormir avec nous."

Tremblay a passé vingt-trois ans à oublier l'orphelinat, où il a vécu de huit à treize ans avant son adoption. Il sait que les bâtiments sont encore debout. Il refuse d'y retourner seul. Il paie comptant : trois cents dollars par PJ, plus défrais. Il veut savoir qui écrit. Il veut surtout savoir pourquoi son nom apparaît.

Le départ

  • Les PJ embarquent à l'aube sur la pirogue d'Émile Boudreaux, guide cajun taciturne. Longue veste de toile, chien de chasse couché à ses pieds. Boudreaux ne demande pas leurs noms. Il dit le prix, accepte ou refuse.
  • Le bayou est gris, plat, immobile. Les cyprès noyés portent des barbes de mousse espagnole. La pirogue glisse sans bruit.
  • À mi-chemin, Boudreaux pointe sans rien dire l'eau sur la rive : un sillage, comme si quelque chose de gros venait de plonger et n'était jamais remonté. Il dit en français créole : "Ne mettez pas les mains dehors avant l'arrivée."

Le clocher

L'orphelinat se découvre derrière un coude du bayou. Bâtiment colonial à galerie, peinture blanche écaillée, volets fermés, clocher d'une chapelle accolée. Aucune fumée. Aucun chant. Une cloche sonne pourtant l'angélus comme la pirogue accoste. Effleurement Cosmique disponible pour qui regarde le clocher de trop près. Le PJ qui lève les yeux entend, dans la cloche, un mot qui n'est pas latin. S'il convertit un 9-10 en 11-14 sur un test Mental, qu'il décrive ce mot.

Conseil MJ : ne jouez pas Boudreaux en complice et pas en innocent non plus. Il sait que quelque chose est resté là. Il n'y va pas. Il attend dans la pirogue, la carabine sur les genoux, le chien aux pieds. Si un PJ insiste pour qu'il monte avec eux, il refuse en français créole. Il dit que sa grand-mère lui a appris à ne pas franchir certains seuils.

Acte 2 : la fouille de l'orphelinat

Galerie blanche écaillée d'un orphelinat colonial de Louisiane fermé depuis 1909, volets clos, clocher d'une chapelle accolée, lumière sépia d'avril, parterre de magnolias morts envahi par la mousse

Scène A : le réfectoire et le dortoir

Lisez aux joueurs :
"L'intérieur est sec, étrangement préservé. Le réfectoire a ses tables alignées. La cuisine a ses casseroles aux crochets. Le dortoir des filles a ses lits de fer rangés, les couvertures pliées en triangle militaire. Sur l'oreiller du lit le plus proche de la fenêtre, une enveloppe blanche fraîche, encore tiède au toucher."

À l'intérieur de l'enveloppe : une lettre. L'écriture est enfantine. L'orthographe est correcte. La lettre est datée de la veille. Elle est signée d'un prénom que Tremblay reconnaît : Marguerite, sa camarade de classe en 1903, partie un dimanche matin de février et jamais revenue. La lettre dit qu'elle a froid, qu'elle voudrait du pain, et qu'Octave est attendu pour la nuit du 12 avril.

  • Test Diagnostic clinique ou Mental 10+ sur l'enveloppe : la chaleur ne vient pas d'une main humaine. Elle vient d'un endroit où il fait plus chaud que dehors. La cave, peut-être.
  • Test Mental 11+ sur l'écriture : c'est bien la même que sur les lettres de la boîte à chaussures. Une seule main les a toutes écrites. Ce n'est pas une enfant.
  • Test Œil de l'antiquaire sur le papier : feuilles d'écolier d'un fournisseur de Bâton-Rouge, encore commercialisé en 1925. Quelqu'un achète ce papier. En ville.

Scène B : le journal de la directrice

Dans le bureau de la directrice, derrière un secrétaire à cylindre fermé (test Procédure de police 9+ ou Physique 10+ pour ouvrir), les PJ trouvent un journal d'institution relié toile noire. Les premières années sont normales. Comptes, bénédictions, visites de monseigneur. À partir de l'hiver 1907, les entrées deviennent étranges.

  • La rédactrice est jeune religieuse créole, Sœur Amélie Delcambre. Elle écrit qu'une chèvre noire a été vue à trois reprises traversant le potager en plein jour, suivie d'enfants qui riaient.
  • Elle écrit qu'on a retrouvé un dortoir vide un matin de décembre 1908 sans qu'aucune fenêtre ait été ouverte. Quatorze lits faits, quatorze enfants partis dans la nuit.
  • Elle écrit qu'il faut prier plus fort. Elle écrit qu'elle a peur. Elle écrit qu'elle ne peut pas partir.
  • Le journal s'arrête en avril 1909, à la dernière ligne d'une page tachée.

Scène C : la berceuse

Au sous-sol, accessible par une trappe de la cuisine derrière un coffre à grain, les PJ entendent quelqu'un chanter une berceuse créole dans le noir. La voix est âgée, calme, basse. Elle ne s'interrompt pas quand la trappe s'ouvre. Elle ne s'interrompt pas quand un PJ descend les premières marches.

Sœur Amélie Delcambre, soixantaine, voile noir relâché, robe grise, regard vide, écrivant à la lumière d'une bougie sur le rebord d'un bassin de pierre, créole de Louisiane

Sœur Amélie Delcambre (Moyen 10).

Mental 5 / Physique 1 / Social 4 - Défense 10. Pas d'armure. Soixantaine, voile noir relâché, robe grise, regard vide, créole de Louisiane. Désarmée. Prête à mourir. Convaincue d'avoir bien fait depuis 1909. A appris à nourrir les enfants d'autre chose que de pain.

Acte 3 : descente au lavoir

Lavoir voûté en sous-sol d'orphelinat de Louisiane, deux grands bassins de pierre à l'eau noire trop verte sous la lumière d'une lampe-tempête, douze mannequins d'enfants en uniforme alignés contre le mur sans visage, religieuse écrivant à la bougie au centre
Lisez aux joueurs :
"Le lavoir voûté, sous la cuisine, est à demi inondé. L'eau immobile des deux grands bassins de pierre est noire, et trop verte sous la lumière de la lampe-tempête. Au fond, alignés contre le mur, douze mannequins en uniforme d'orphelinat se tiennent debout. Ils n'ont pas de visage. Ils portent les noms cousus sur la poitrine : Marguerite, Auguste, Sidonie, et neuf autres prénoms qu'Octave reconnaît tous. Au centre, sur un tabouret, Sœur Amélie Delcambre écrit à la lumière d'une bougie. Elle ne lève pas la tête en vous entendant."

Elle dit en français créole : "J'écris pour eux. Ils n'ont plus de mains. Ils ont besoin que quelqu'un écrive pour eux."

La confession

Elle explique sans drame ce qu'elle a fait. En 1909, après la disparition du dortoir entier, elle a refusé de laisser les enfants au noir. Elle est restée. Elle a appris à les nourrir d'autre chose que de pain. Elle écrit chaque mois une lettre à chaque famille pour que les enfants ne soient pas oubliés. Elle est convaincue que ce qui les nourrit, dans le bayou sous le lavoir, est une mère, pas un démon. Tremblay la reconnaît. Elle l'a embrassé sur le front à huit ans, un soir de fièvre.

  • Test Social 10+ en parlant bas, à genoux à côté d'elle : Sœur Amélie pose la plume. Elle écoute.
  • Test Mental 11+ avec Latin de sacristie : un PJ lit, par-dessus son épaule, ce qu'elle est en train d'écrire. La lettre est adressée à un PJ. Il y est dit que sa mère pense à lui. Il n'a jamais parlé de sa mère.
  • Effleurement Cosmique disponible : tout PJ qui regarde l'eau noire des bassins peut convertir un 9-10 en 11-14 sur un jet ultérieur. Coût : il sait, sans qu'on le lui dise, le prénom qu'il aurait porté s'il était né dans cet orphelinat.

L'émergence

Au cinquième tour, depuis l'eau noire des bassins, quatre silhouettes émergent. Enfants gris-vert, cheveux mouillés, mains palmées. Ils chantent en avançant. Faible 7 chacune (Mental 1 / Physique 4 / Social 2 - Défense 7). Mais leur seule présence impose un test Mental 11+ par tour aux PJ pour ne pas céder à un saisissement glacé. Ce qui est dans le bayou sous le lavoir n'apparaît pas. Ne l'apparaissez pas. Décrivez seulement la voix qui monte, plus profonde que celle des enfants, et qui répond aux questions de Sœur Amélie.

Trois choix

Aucun choix n'est gratuit. Tous laissent une trace.

  1. Tuer les enfants gris-vert et arrêter Sœur Amélie. Option brutale. Combat court, pas de difficulté technique. Marque durable d'Effleurement garantie pour chaque PJ. Sœur Amélie ne se débat pas. Elle pleure en silence. Tremblay refuse de la regarder pendant le retour en pirogue.
  2. Saisir Sœur Amélie et fuir avec elle. Les enfants suivent jusqu'au seuil du bayou puis s'arrêtent, comme retenus par une laisse invisible. À La Nouvelle-Orléans, elle est internée à Charity Hospital. Elle meurt en six semaines en répétant un seul prénom. Les lettres cessent.
  3. Brûler le lavoir avec le journal et les mannequins. Option lente. Test Physique 11+ sous pression pour répandre l'huile à pétrole. Sœur Amélie meurt dans le feu en chantant. Aucun PJ ne pourra plus chanter cette berceuse, parce qu'aucun PJ n'arrivera à se rappeler comment elle commençait.
Conseil MJ : ne nommez jamais ce qui est sous le lavoir. Pas de mot. Pas de forme. Si un PJ veut plonger dans les bassins pour voir, dissuadez-le par la voix de Boudreaux qu'on entend remonter du bayou : "Vous n'allez pas remonter le même." Si le joueur insiste, faites-le remonter sans rien dire pendant trois jours, et donnez-lui une marque définitive. Le ton est triste, pas grandiloquent. Pas de cris.

Épilogue (selon le choix)

Si Sœur Amélie a été ramenée vivante

Charity Hospital la prend en charge. Elle meurt en six semaines, ne mangeant presque plus, répétant le prénom de Marguerite. Tremblay paie le prix promis et quitte la Louisiane pour Chicago dans le mois. Les lettres cessent. La paroisse de Saint-James envoie une équipe murer les ouvertures de l'orphelinat dans l'année.

Si le lavoir a été brûlé

Les lettres s'arrêtent. Mais une dernière, datée d'une semaine plus tard, arrive à l'hôtel d'Octave Tremblay. C'est son écriture à lui, et il ne se souvient pas l'avoir écrite. La lettre dit : "Pardonne-leur. Pardonne-toi." Tremblay quitte la banque dans le mois et se retire dans une plantation reculée. Il y meurt en 1929. Personne ne saura pourquoi.

Si les PJ ont laissé les choses en l'état

Aucune dénonciation. Aucune arrestation. Aucun feu. Les PJ rentrent à La Nouvelle-Orléans, prennent leurs honoraires, partent. Chaque mois, dans leur courrier, une enveloppe blanche fraîche arrive. Les premières sont signées de prénoms qu'ils ne connaissent pas. À partir de l'automne, certaines portent leur propre prénom au bas de la page. Aucune carte postale n'a jamais été aussi patiente.

Récompenses communes

  • Honoraires Tremblay : 300 dollars par PJ, plus défrais (pirogue, hôtel, équipement).
  • Boudreaux : contact discret pour Louisiane et Mississippi. Cinq dollars par sortie, plus le rhum. Refuse certaines courses sans donner de raison.
  • Réputation : +1 dans les milieux créoles si le retour s'est fait sans bruit. Aucun gain si le feu a fait parler le journal local.
  • Talent gagné : chaque PJ peut acquérir un Talent supplémentaire validé par la table.

Statblocks rapides

Sœur Amélie Delcambre (Moyen)

Mental 5 / Physique 1 / Social 4 - Défense 10. Pas combattante. Soixantaine, voile noir relâché, regard vide. Désarmée. Si touchée, ne se défend pas.

Octave Tremblay, banquier (Moyen)

Mental 4 / Physique 2 / Social 3 - Défense 9. Trente-six ans, costume sombre, gants jaunes. Refuse de remettre les pieds dans le bayou après le briefing. Paie comptant.

Émile Boudreaux, guide cajun (Moyen)

Mental 3 / Physique 4 / Social 2 - Défense 9. Longue veste de toile, carabine Winchester, chien de chasse. Taciturne. Ne franchit pas certains seuils.

Enfants gris-vert (Faible, en groupe de 4)

Mental 1 / Physique 4 / Social 2 - Défense 7. Mâchoires +1 dégât. Cheveux mouillés en permanence. Présence impose un test Mental 11+ par tour pour ne pas céder au saisissement.

Marguerite (souvenir, lettre)

n/a. Onze ans à sa disparition en 1903. Blonde fragile sur la photographie de classe d'Octave. Apparaît seulement par sa signature au bas des lettres.

Lieux clés

  • Bayou en pirogue : cyprès noyés, mousse espagnole, héron immobile, eau plate. Aube grise, silence d'humidité, sillage suspect sur la rive.
  • Galerie de l'orphelinat : bois blanchi écaillé, volets clos, clocher d'une chapelle accolée. Cloche d'angélus sans personne, odeur de bois mort.
  • Dortoir des filles : lits de fer alignés, couvertures pliées, lettre fraîche sur l'oreiller. Dévastation arrêtée nette en 1909, papier peint qui se décolle.
  • Lavoir voûté en sous-sol : bassins noirs, mannequins alignés, bougie unique. Climax tragique, berceuse créole, mère sous l'eau qu'on ne voit jamais.

Boîte à variantes

  • Tremblay revient. Variante difficile : malgré sa promesse de ne pas retourner au bayou, Tremblay débarque en pirogue à l'acte 3, ayant lu en rêve l'heure exacte de son arrivée. Il se présente devant Sœur Amélie. Elle le reconnaît. Choix moral redoublé.
  • Boudreaux a une fille. Variante locale : le guide finit par avouer, dans la dernière soirée, que sa propre fille avait été promise à l'orphelinat à six ans, qu'il l'a soustraite, et qu'il craint depuis quinze ans qu'elle vienne le réclamer. Si les PJ ramènent Sœur Amélie vivante, elle reconnaît Boudreaux et ne dit rien.
  • Le journal manque trois pages. Variante enquête prolongée : les pages d'avril 1909 ont été déchirées proprement. Elles sont à la sacristie de la chapelle Sainte-Agathe à La Nouvelle-Orléans, dans un coffret. Mention d'une famille créole qui a payé pour les en retirer.
  • Une lettre arrive avant le départ. Variante préventive : la veille du départ, un PJ trouve dans son courrier une enveloppe blanche fraîche signée d'un prénom qu'il ne connaît pas, postée du bureau fermé. Avant même l'aller. Tremblay blanchit en lisant.

Suite logique