Fiche technique
Synopsis
En 1841, le baron Danglars avait conclu avec un attaché commercial du sultan une opération troublante : la revente sur le marché parisien d'un diamant de quarante-six carats prélevé sur les bijoux de la couronne ottomane. Danglars avait empoché. L'attaché, Redjeb-bey, avait été rappelé à Constantinople et muté dans une légation mineure. Aujourd'hui, novembre 1843, Redjeb-bey vient d'arriver à Marseille en qualité d'inspecteur des douanes ottomanes, et tente de revendre un second diamant prélevé sur la même cargaison royale.
L'acheteur français reste anonyme jusqu'à dix heures du soir. Bertuccio sait que c'est un homme de paille de Danglars. Les PJ ont la veille pour saisir le diamant, exposer Redjeb-bey à son ambassade en obtenant ses aveux, et remonter la chaîne jusqu'à Paris. Mission prévue par le Comte avant son coma, instructions scellées laissées dans une enveloppe glissée sous le coffret.
Rappel des paliers de résolution
2D6 + caractéristique (1 à 5) + bonus de Talent. Lecture du résultat :
- 5 ou moins : échec critique, complication immédiate.
- 6 à 8 : échec, l'action ne passe pas.
- 9 à 10 : succès partiel, ça passe avec un coût.
- 11 à 14 : succès complet.
- 15 et plus : succès critique.
Avantage = 3D6, garder les 2 meilleurs. Désavantage = 3D6, garder les 2 pires. Le Legs du Comte : 1×/scène, un PJ invoque à voix haute un dossier laissé par Dantès, en lisant ou citant la phrase clé écrite à l'encre brune. Si le dossier est pertinent à la scène, le succès partiel 9-10 devient succès complet 11-14, sans jet supplémentaire. Coût : le dossier est rangé, raturé d'un trait à la plume rouge par Bertuccio en fin de séance, plus jamais utilisable dans la campagne. Limite : un dossier par PJ par scène, jamais davantage.
Acte 1 : Bertuccio ouvre le dossier
"Marseille, neuf heures du matin. La bibliothèque de l'orphelinat sent le bois ciré, l'encre brune et la cendre froide. Sur la table de noyer, le coffret de cuir noir cerclé de fer s'ouvre sous les mains gantées de Bertuccio. Un sceau de cire rouge à l'effigie d'une ancre cède. Vingt-huit pages manuscrites, une carte de Smyrne, deux lettres de change non honorées et le portrait au crayon d'un homme à fez vert. Bertuccio relève les yeux. « Le maître a laissé ceci pour le mois de novembre 1843. Le maître savait que cet homme reviendrait. »"
Bertuccio résume la situation. Le baron Danglars a empoché un diamant de quarante-six carats prélevé sur les bijoux de la couronne ottomane lors d'un prêt souverain jamais remboursé. Le diamant est passé par Redjeb-bey, attaché commercial du sultan Abdülmecid à Smyrne, en 1841. Aujourd'hui, Redjeb-bey vient de descendre à l'hôtel des Étrangers, rue Beauvau, en qualité d'inspecteur des douanes ottomanes. Un indic des docks (vendu à Joseph Levant la veille pour vingt francs) jure que l'attaché cherche à revendre un second diamant à un acheteur français anonyme, pour ce soir dix heures. Bertuccio remet à Honoré Brassac et à Joseph Levant deux dossiers numérotés : II - Correspondance Smyrne 1841 et III - Reçu signé Redjeb-bey 1841.
Premières pistes ouvertes
- Vérifier la présence de Redjeb-bey (Mental 9). Le portier galonné de l'hôtel des Étrangers tient un registre des étrangers ouvert sur sa banque de bois verni. Une pièce de cinq francs ouvre le registre. L'attaché est arrivé avant-hier, suite n° 14 au second étage, deux télégrammes expédiés rue Le Peletier à Paris (siège de la banque Danglars).
- Reconnaître l'écriture du Comte (Mental 9, Mémoire des dossiers en Avantage). Argental compare la signature Redjeb-bey du Dossier III avec une lettre de change non honorée du Dossier II. Même main, même encre noire, même nervosité dans la boucle du b.
- Sonder l'indic des docks (Social 9). L'indic boit son verre de vin blanc au cabaret du Panier. Quinze francs supplémentaires lui arrachent que l'acheteur français viendra en personne, qu'il porte un monocle d'argent et qu'il loge ce soir au même étage que l'attaché. Détail crucial : aucun homme à monocle n'est descendu à l'hôtel ce matin. L'acheteur arrivera juste avant la transaction.
- Préparer une couverture mondaine (Social 9). Hortense de Vergel demande à un cousin éloigné un mot de présentation pour la table d'hôte de l'hôtel : cousine d'un consul français à Constantinople. Le mot est écrit en quarante minutes, sur papier crème, sceau armorié.
Acte 2 : l'hôtel des Étrangers
Topographie de la suite
La suite de Redjeb-bey occupe le second étage, vue sur la rue Beauvau. Salon donnant sur deux portes-fenêtres à balcon en fer forgé, chambre à coucher derrière une double porte de noyer, cabinet de toilette dans un retrait étroit. Trois portes au total (entrée principale du couloir, escalier de service à l'arrière, balcon au-dessus de la rue). Le coffre de voyage en cuir noir cerclé de fer est posé sur la commode du salon, contre le mur sud. Tapis turc sur le parquet, divan bas en velours grenat, samovar de cuivre éteint sur un trépied. L'attaché reçoit l'acheteur français à dix heures précises. Avant cette heure, il dîne à la table d'hôte au rez-de-chaussée.
Trois pistes d'action en parallèle
- Voie sociale. Hortense de Vergel se présente à dîner sous l'identité d'emprunt préparée le matin (cousine d'un consul français à Constantinople). Elle engage la conversation à la table d'hôte, partage une bouteille de vin de Cassis avec l'attaché, l'amène doucement sur la question des transactions privées. Jet Social 11. Sur succès complet, Redjeb-bey évoque, fier de sa propre prudence, l'acheteur français qui « monsieur Dérogis, je crois, mais il préfère qu'on ne le nomme pas ». Sur succès partiel, l'attaché parle mais reste vague. Le Legs du Comte (Dossier II - Correspondance Smyrne 1841) peut être invoqué ici si Hortense cite à voix haute une phrase de la lettre signée par Redjeb-bey.
- Voie investigation. Eugène Argental se présente à la réception comme inspecteur des contributions indirectes en mission discrète, robe noire et lunettes cerclées d'argent, demande à voir le registre des étrangers. Jet Mental 11. Sur succès complet, il confirme deux télégrammes vers la rue Le Peletier et obtient en bonus la liste des correspondances envoyées par Redjeb-bey à un certain Casimir Mouflin, courtier en pierres précieuses au quai Voltaire (Paris). Détail capital pour la suite de la campagne.
- Voie effraction. Joseph Levant fait jouer son Réseau d'orphelinat. Auguste, vingt-huit ans, ancien pupille devenu valet de chambre à l'hôtel, accepte de laisser entrouverte la porte de service à neuf heures. Levant pénètre dans la suite pendant le dîner, jet Physique 11 pour ouvrir le coffre de voyage sans laisser trace (serrure à trois cylindres, fabrication viennoise). Sur succès, le diamant est là, dans son écrin de velours noir, mais Levant choisit ou non de le prendre. S'il le prend, l'attaché s'en aperçoit en remontant, panique, fait fermer l'hôtel par le portier et appelle la police consulaire ottomane.
L'arrivée de Monsieur Dérogis
Quel que soit le choix, à dix heures précises, un homme entre dans le hall sans donner son nom. Cinquante-cinq ans, redingote gris perle taillée chez un faiseur de la rue Vivienne, monocle à cordon de soie noire, gants ivoire, canne d'ébène à pommeau d'argent. Il monte directement au second étage. Le portier ne le retient pas : on l'a prévenu la veille de laisser passer l'invité du second sans question. Dans le couloir, Dérogis croise Argental. Il ne s'arrête pas. Il ralentit d'un demi-pas, fixe l'avocat trois secondes de trop derrière son monocle, incline imperceptiblement la tête, continue.
Cette première rencontre est silencieuse, courtoise et glaciale. Aucun mot. Argental sait qu'il vient de croiser le grand intendant des trois ennemis du Comte. Dérogis sait que quelqu'un, à Marseille, a ouvert un dossier qui n'aurait pas dû être ouvert.
Redjeb-bey, attaché ottoman (Valeur 13).
Mental 4 / Physique 4 / Social 5 - Défense 14 (13 + 1 redingote orientale doublée). Quarante-quatre ans, fez vert sombre, redingote brodée d'argent, joueur de baccara invétéré, dette d'honneur sur la conscience depuis 1841. Parle français, italien, turc et grec. Pas un méchant : un compromis dont la chute par disgrâce intérieure suffit. Aucune intention de violence physique. Cèdera face à un dossier signé de sa propre main.
Acte 3 : le piège du salon ottoman
"Onze heures du soir. Monsieur Dérogis est reparti depuis vingt minutes par l'escalier principal sans avoir conclu, prévenu in extremis par un télégramme codé qu'un de ses correspondants vient de blêmir au rez-de-chaussée. Redjeb-bey est seul dans son salon, le coffre de voyage encore fermé sur la commode. Il croit la nuit terminée. Maître Eugène Argental frappe trois coups secs à la porte, attend, entre sans qu'on l'invite. Sur la table basse en marqueterie, à la lumière de deux bougies, il pose le dossier. Sceau brisé. Encre brune. Signature au bas de la quatrième page."
Le dossier ouvert
Argental ouvre devant l'attaché le Dossier III - Reçu signé Redjeb-bey 1841 et lit à voix haute la phrase clé : « Reçu de monsieur le baron Danglars la somme de quarante mille livres sterling en échange d'une pierre précieuse de quarante-six carats remise sous scellés ottomans. Smyrne, le 14 mars 1841. R. Bey. » Jet Mental 11. Avantage par la pertinence du dossier. Sur succès partiel 9-10, le joueur peut invoquer le Legs du Comte (lecture intégrale de la phrase clé à voix haute à la table) pour convertir en succès complet 11-14. Le Dossier III est consommé : Bertuccio le ratura à la plume rouge en fin de séance, plus jamais utilisable dans la campagne. Si le joueur paraphrase ou résume sans citer la phrase, le Legs ne s'applique pas et le succès partiel reste partiel.
La proposition de Redjeb-bey
Sur succès, l'attaché blêmit, repousse ses jetons sur la table comme s'il jouait encore. Il propose un marché. Il livre aux PJ un témoignage écrit complet sur la première transaction de 1841, signé devant le consul de France à Marseille, et abandonne la seconde transaction prévue ce soir. En échange, les PJ ne diffusent pas le reçu et lui laissent quitter la France sous quarante-huit heures. Bertuccio, consulté par messager privé, accepte au nom du Comte : la mission n'a jamais été d'humilier Redjeb-bey, elle a toujours été de remonter à Danglars.
Variante de fuite
Si les PJ ont brusqué l'attaché ou tenté de voler le diamant en effraction à l'acte 2, Redjeb-bey refuse le marché et appelle la police consulaire ottomane. Joseph Levant connaît un passage par les arrière-cours qui mène au quai du Vieux-Port en huit minutes. Jet Physique 11 pour le groupe, ou Désavantage à l'individu le plus lent. Sur échec, deux PJ sont retenus pour interrogatoire au consulat ottoman jusqu'au lendemain matin et la mission s'achève sans le témoignage écrit. Bertuccio devra patienter.
Épilogue
Issue commune
Trois jours plus tard, Bertuccio range le Dossier I dans le coffret. Il ajoute le témoignage manuscrit de Redjeb-bey à la chemise Danglars. La chemise, en novembre 1843, contient désormais trois pièces. Il en faudra peut-être encore six ou sept avant que le baron ne tombe. Le Comte, dans sa chambre à l'étage, n'a pas bougé. Bertuccio referme la porte avec douceur. Dans la cour intérieure, les pupilles font cercle autour d'Honoré Brassac qui leur montre, lentement, comment se fend une garde italienne. Joseph Levant rentre par le jardin, casquette à la main. La nuit tombe sur Marseille.
Si Redjeb-bey a accepté le marché
Le témoignage écrit entre dans le coffre comme première pièce du futur dossier Danglars - Marseille 1843. Redjeb-bey rentre à Constantinople sans remous. Aucune nouvelle de lui pendant six mois. Puis, en juin 1844, un messager corse remet à Bertuccio une lettre brève : « L'attaché vit. Il enseigne le français aux enfants d'un cadi à Brousse. Il dort sans rêver. »
Si la mission a tourné court
Le diamant repart à Paris dans le coffre de Monsieur Dérogis. La banque Danglars empoche un second bénéfice ottoman. Mais Argental a vu Dérogis. Il a vu le monocle, la canne d'ébène, le pas glissé dans le couloir. La campagne a perdu une bataille et désigné son adversaire majeur. Bertuccio classe la séance comme un échec partiel et ouvre le Dossier IV deux semaines plus tôt que prévu pour rattraper le retard.
Récompenses communes
- Honoraires de mission : cent cinquante francs par PJ, en pièces d'or, versés discrètement par Bertuccio sur le compte courant de l'orphelinat.
- Première identification de Monsieur Dérogis : Avantage permanent en jet Mental pour reconnaître Dérogis dans toute scène ultérieure.
- Réseau Auguste : Joseph Levant peut rappeler le valet de chambre Auguste une fois par scénario suivant en bonus à son talent Réseau d'orphelinat.
- Talent gagné : chaque PJ peut acquérir un Talent supplémentaire validé par la table.
Statblocks rapides
Redjeb-bey, attaché commercial ottoman (Valeur)
Mental 4 / Physique 4 / Social 5 - Défense 14 (13 + 1 redingote orientale doublée). Quarante-quatre ans, fez vert, joueur de baccara, dette d'honneur depuis Smyrne 1841. Cèdera face à un dossier signé de sa main.
Monsieur Dérogis, grand intendant des trois (Chef)
Mental 6 / Physique 5 / Social 6 - Défense 17. Cinquante-cinq ans, redingote gris perle, monocle, comptable confidentiel commun à Danglars, Mondego et Villefort. Ne se présente jamais sous son vrai nom dans cette scène. Première apparition.
Bertuccio Giovanni, intendant et passeur (Moyen)
Mental 4 / Physique 3 / Social 3 - Défense 10. Soixante-deux ans, redingote noire, accent corse léger, ancien contrebandier corse reconverti, intendant de Dantès depuis 1838. Ne juge pas, transmet.
Madame Aurélie Pernot, patronne de l'hôtel (Faible)
Mental 2 / Physique 3 / Social 3 - Défense 8. Cinquante ans, robe noire, chignon, mémoire des registres et des télégrammes. Vendable pour cinquante francs ou un service rendu sur sa fille.
Le valet de chambre Auguste, allié interne (Faible)
Mental 2 / Physique 3 / Social 2 - Défense 7. Vingt-huit ans, ancien pupille de l'orphelinat, livrée bleu marine, fidèle au Comte par dette personnelle. Allié de Joseph Levant.
Lieux clés
- Bibliothèque de l'orphelinat : lambris foncés, cheminée, fenêtre sur la cour intérieure, coffret de cuir noir posé sur la table en noyer. Ouverture solennelle du dossier, voix douce de Bertuccio, mission qui commence dans le silence.
- Hôtel des Étrangers, rue Beauvau : façade beige, balcons en fer forgé, table d'hôte en salle à manger, suite ottomane au second étage. Mondanité marseillaise, robes du soir, parfum d'eau de rose, transaction à dix heures du soir.
- Salon de Redjeb-bey : tapis turc, divan bas en velours grenat, samovar de cuivre, coffre de voyage en cuir noir cerclé de fer sur la commode. Climax tendu, dossier ouvert sur la table basse, fez vert qui pâlit, signature qui n'aurait jamais dû quitter Smyrne.
- Quai du Vieux-Port (nuit) : gaz allumé, bateaux à vapeur amarrés, brume légère, voix de marins en italien et en provençal. Filature de Joseph Levant, ombre qui suit ombre, télégramme qu'on tente d'intercepter à la poste centrale.
- Bureau du Comte (chambre haute) : lit fermé de tentures, bougie unique, silhouette immobile, table où Bertuccio a posé la pile des dossiers. Présence absente, respiration lente, raison silencieuse de toute la mission.
Boîte à variantes
- Auguste a peur. Variante humaine : le valet de chambre Auguste a un frère cadet engagé chez un correspondant marseillais de Danglars, et craint des représailles. Il accepte d'aider Levant si Bertuccio promet par écrit le passage du frère vers Tanger sur un brick acquis.
- Le portier connaît Dérogis. Variante d'enquête : le portier galonné, ancien artilleur de la Royale, reconnaît Dérogis pour l'avoir vu trois fois en deux ans à l'hôtel, toujours sous un autre nom. Il accepte de témoigner par écrit, contre cinquante francs et une lettre de recommandation pour son fils qui veut entrer aux douanes.
- Le diamant n'existe pas. Variante d'arnaque : Redjeb-bey n'a jamais eu de second diamant. La pierre dans le coffre de voyage est un strass viennois acheté à Trieste deux semaines plus tôt. L'attaché tente de tirer un dernier coup d'argent sur Danglars avant de rentrer définitivement à Constantinople. La transaction du soir est une escroquerie pure. Si les PJ s'en rendent compte, Argental peut retourner Redjeb-bey contre Dérogis sans même invoquer le dossier.
- Auguste devient régulier. Variante de campagne : si les PJ traitent bien le valet de chambre, Auguste passe progressivement informateur permanent de l'orphelinat dans tous les hôtels de Marseille où Dérogis descend. Il devient l'équivalent d'un Talent Réseau d'orphelinat étendu pour Joseph Levant à partir du scénario 2.

