Genève 1819-1822 : le décor

Victor a continué ; quatre créatures sont nées en silence ; trois factions les traquent

Genève 1816-1822 : la suite que Shelley n'a pas écrite

Le 23 juillet 1816, lors de l'« été sans soleil » au bord du lac Léman, Victor Frankenstein donne naissance à sa première créature, qui deviendra son tortionnaire. Ce que Mary Shelley n'a pas raconté, c'est que Victor n'a pas cessé.

Entre 1816 et 1822, fou de regret et d'orgueil, Victor a recommencé à plusieurs reprises, persuadé que la première créature était un échec moral mais un succès technique. Il a bâti un second laboratoire secret à Genève, dans un grenier de la Place de l'Île, financé par l'héritage Frankenstein et masqué par une façade d'antiquaire. Quatre nouvelles créatures y sont nées entre 1819 et 1822 : trois mâles et une femelle, plus jeunes, plus stables, et bénéficiant, croyait-il, des leçons de la première.

Mais Victor n'a pas eu le temps de finir son travail. Sa traque obsessionnelle de la première créature dans l'Arctique, à bord du Vagabond du capitaine Walton, l'a emporté en septembre 1822. Avant de partir, il a confié à un cocher fidèle, Heinrich, la responsabilité de « ne jamais détruire les enfants de l'atelier ». Heinrich a tenu parole : il a fui les créatures vers Lyon, puis les a libérées dans la nature alpine en 1823.

Trois ans plus tard, en 1826, présent du jeu, les quatre PJ sont devenus des fugitives reconnaissables. Le grenier de la Place de l'Île est scellé, ses fioles intactes, ses pinces galvaniques tièdes encore. Quelqu'un finira par y entrer.

Les Quatre Créatures Successives

L'Ouvrière (Anna Vogel)

Couturière de Genève morte en couches en 1818, complétée par les bras d'un docker noyé dans le Rhône. Force surhumaine, mains qui se souviennent de coudre comme de frapper. Première créature recousue par Victor en mai 1819.

Le Lettré (Aldous Lichtenberg)

Cerveau d'un professeur de philosophie naturelle d'Ingolstadt, mort de phtisie à 29 ans. Peau patchwork, cauchemars de galvanisme. Sait poser les questions ; ignore les réponses. Recousu fin 1820.

L'Orpheline (Ilse Bauer)

Apparence de fillette de douze ans, voix d'adulte, charme inquiétant. Corps d'une enfant morte de dysenterie en 1817, recombinée avec des organes de jeune femme. Recousue printemps 1821.

Le Soldat (Pavel Stoianovich)

Hussard polonais de la Grande Armée, morceaux de trois corps de Waterloo. Mémoire de batailles qu'il n'a pas vécues. Endurance d'acier, sutures de cuirasse. Recousu hiver 1821-1822, le dernier.

Les Trois Factions de Traque

Trois groupes très différents convergent vers les créatures, chacun pour ses propres raisons. Aucun n'est uniformément maléfique, aucun n'est uniformément raisonnable.

  • Les industriels jaloux de l'immortalité. L'aristocrate-industriel milanais Buongusto et ses pairs commandent des « pièces fraîches » à Genève. Ils veulent reproduire la science pour leur profit personnel : un serviteur immortel, une garde rapprochée qui ne dort jamais, une domination de classe par la chair recousue. Capital, espions, palais. Boss du scénario 1.
  • Les savants rivaux. Pestilenz et plusieurs académies allemandes veulent voler les notes de Victor pour la gloire scientifique. Ils ne haïssent pas les créatures ; ils veulent les disséquer, les comprendre, publier. Voix calme, appareils de mesure, langue latine. Antagoniste central du scénario 3.
  • Les religieux destructeurs. Le Cardinal Astralis et ses Bénédictins veulent brûler les expériences pour préserver l'âme humaine. Sermons, croisade alpine, bûcher. Sincères, ferventes, parfois compatissants à titre individuel comme le Père Bénédicte qui propose un sanctuaire au lieu d'une dénonciation. Boss du scénario 2.

Heinrich, le cocher fidèle

Heinrich n'a jamais lu une ligne de philosophie naturelle. Il conduisait les chevaux de la famille Frankenstein depuis vingt ans quand Victor lui a demandé un service en 1822. Quatre paquets vivants à transporter de Genève à Lyon, sans question, sans fouille, sans remords. Heinrich a payé l'auberge en thalers. Il a appris à les nourrir au lait chaud et à la viande crue. Il a pleuré quand il les a libérées, en 1823, dans une vallée à l'écart près de Saint-Gervais.

Aujourd'hui, en 1826, Heinrich a soixante ans, une diligence solide, deux chevaux et une mémoire fidèle. Il revient parfois croiser ses « enfants » dans les hameaux savoyards. Il les loge, les soigne, leur transmet des messages d'autres alliés. Il refuse l'argent, accepte le pain, sourit peu. Quand un PJ lui demande pourquoi il a tenu parole, Heinrich répond : « Parce que personne d'autre ne le ferait. »

Vocabulaire scientifique romantique

Vocabulaire utile pour saisir l'époque sans dictionnaire historique sous le coude.

Galvanisme
Nom donné par Volta à l'effet électrique observé par Galvani sur les muscles de grenouille. Au début du XIXᵉ siècle, on croit que l'électricité est l'étincelle même de la vie.
Bouteille de Leyde
Premier condensateur électrique connu, capable de stocker une charge importante. Utilisée par Victor dans son atelier pour ranimer les tissus morts.
Philosophie naturelle
Nom ancien de la science expérimentale, avant la spécialisation en physique, chimie, biologie. Aldous le Lettré enseignait la philosophie naturelle à Ingolstadt.
Phtisie
Tuberculose pulmonaire. Maladie poétique du romantisme, qui emporte les jeunes gens fragiles. Aldous est mort de phtisie avant d'être recousu.
Suture
Couture chirurgicale qui referme une plaie. Sur les créatures, les sutures fraîches durent quelques mois ; au-delà, elles craquellent et suintent.
Décomposition
Dégradation des tissus morts. Pour les PJ, terme technique de l'atelier : compteur de l'usure du corps recyclé entre deux retours à l'établi.

Le grenier de la Place de l'Île

Le second laboratoire de Victor existe encore en 1826. Il est scellé, ses fenêtres murées, sa porte cadenassée. Le notaire Frankenstein paie la taxe foncière sans poser de question. Les voisins disent que c'est une remise d'antiquaire.

À l'intérieur : trois tables d'opération, quatre paires de pinces galvaniques, une bouteille de Leyde encore chargée, un journal manuscrit relié en cuir noir, et l'odeur tenace du fil de soie trempé dans l'électrolyte. Quelqu'un finira par y entrer. Les PJ doivent décider qui, et pourquoi.

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